Ukraine : sur quelques enseignements d’une crise géopolitique.

Contribution au Colloque «Face à la Guerre – 1915-2015 », organisé par déi Lénk et European Left (la Gauche unitaire européenne).

Luxembourg – 25 et 26 septembre 2015

Nous parlons d’une « crise ukrainienne ». Il s’agit aussi et peut-être davantage d’une crise géopolitique européenne et internationale. Ce qui n’efface pas, évidemment, les problématiques ukrainiennes internes. Elles font partie du problème d’ensemble… mais je ne vais pas les traiter ici.

Cette crise ukrainienne (j’utilise cette formulation par facilité…) s’inscrit bien dans la période que nous vivons aujourd’hui : un nouvel état du monde qui n’a plus grand chose à voir avec la guerre froide. Pourtant, la rhétorique occidentale autour de cette crise nous ramène l’esprit de la guerre froide.

Est-ce par inaptitude à replacer, à interprêter une crise OTAN/Russie dans ce nouvel état du monde ? Il est vrai que les concepts issus de la Guerre froide gardent leur propre inertie. Mais il est vrai aussi que cette crise a des causes qui rappellent l’antagonisme des blocs et la confrontation Est/Ouest d’hier.

Cette rhétorique de la Guerre froide, n’a-t-elle pas surtout pour vocation de légitimer une forme de diabolisation de Poutine et de la Russie en qualifiant celle-ci de menace stratégique ?

La crise ukrainienne est, en effet, l’occasion de mettre en exergue ce que beaucoup appellent un « problème russe ». Pourquoi un « problème russe » ? La réalité est, en fait, une problématique différente. C’est une confrontation de puissances dans une hiérarchie des hégémonies. Un confrontation d’intérêts de puissances, dans laquelle chacun a ses propres ambitions et sa propre responsabilité historique et politique. La Russie de Poutine n’est certainement pas une référence ni pour le droit, ni pour le respect des normes internationales les plus reconnues, mais qui pourrait aujourd’hui se croire suffisamment légitime pour dicter de telles normes ou simplement pouvoir s’y référer sans hypocrisie ? L’enjeu n’est-il pas d’abord la politique de refoulement mise en œuvre par les puissances occidentales depuis la chute du mur pour faire reculer et sortir la Russie de ses zones d’influence ?

La rhétorique occidentale sur la crise ukrainienne présente ainsi une double caractéristique :

Premièrement, elle reprend des thématiques de la Guerre froide, parfois jusqu’à la caricature. Des responsables politiques et des experts ont fait état, par exemple, d’une menace d’invasion en Europe et d’une menace nucléaire russe. Mais la confrontation n’a jamais atteint ni un tel ordre stratégique, ni un tel niveau de gravité. Les risques sont considérables mais l’escalade reste pour l’essentiel contrôlée. Ce que confirment d’ailleurs la signature des accords de Minsk.

Deuxièmement, la pertinence du débat politique et médiatique général sur cette crise s’en est trouvé singulièrement affaiblie, faute de traiter les vraies questions. Bien des responsables politiques français situent l’origine de la crise, en novembre 2013, avec le choix de Victor Yanoukovitch de suspendre les négociations avec l’Union européenne, et de renoncer à la signature de l’accord d’association UE/Ukraine. Toutes les chronologies diffusées par la presse commencent par ce fait politique là. L’accord d’association UE/Ukraine n’aurait pour fonction que d’améliorer les normes commerciales des échanges réciproques… On est prié de penser que l’UE est toujours neutre et que les responsabilités sont forcément ailleurs.

On peut considérer le choix de Yanoukovitch comme un facteur déclenchant des événements dans un contexte de vives tensions internes à l’Ukraine. Mais les raisons de fond de la crise – en tous les cas en France – ont été pour l’essentiel écartées du débat public. Comme si les tensions et les rivalités dans la relation entre la Russie et les puissances occidentales et leurs institutions d’intégration (UE et OTAN) n’avaient aucune importance… C’est bien un rapport de force qui s’est institué et qui, dans les faits, surdétermine la crise ukrainienne, amplifie les tropismes politico-culturels et les divisions historiques de l’Ukraine.

La crise ukrainienne s’inscrit dans le présent et la longue durée. Elle s ‘inscrit aussi dans les enjeux énergétiques et dans les tensions sur les échanges de gaz entre l’Ukraine et la Russie mais aussi entre l’UE et la Russie. Le prix du gaz russe ayant suivi les évolutions heurtées des relations bilatérales conformément à ce qu’on appelle la « doctrine Lavrov » : le prix du gaz n’est pas le même pour les pays amis de ce qu’on appelle « l’étranger proche » qui bénéficient de tarifs préférentiels, et pour les pays appartenant au bloc euro-atlantique, pays pour lesquels les prix mondiaux doivent s’appliquer.

L’enjeu gazier tend à confirmer la dimension d’abord géopolitique de la crise. La Russie tente d’écarter l’Ukraine, aujourd’hui pays de transit des livraisons aux pays de l’UE, par des gazoducs suivant des voies plus au Nord ou bien plus au Sud, ou bien en cherchant des pays acheteurs hors continent européen, par exemple la Chine avec laquelle un méga-contrat gazier sur 30 ans a été signé en mai 2014 à Pékin.

L’emprise des politiques de puissance dans la crise ukrainienne est donc dominante. John Mac Caïn, ex-candidat à la Présidence des États-Unis contre Barak Obama l’a illustré à sa façon en allant s’exclamer sur la Place Maïdan « l’Amérique est avec vous ! »

Lorsque la crise éclate, l’OTAN prépare son sommet de Newport pour septembre 2014. Certains experts et responsables politiques sont préoccupés par ce sommet. Son ordre du jour n’a rien d’exceptionnel avec des thématiques organisationnelles et politiques parfois qualifiées de banales. De plus, l’OTAN est en échec en Afghanistan, la plus importante opération militaire dans l’histoire de l’Alliance. Les Talibans sont encore à l’offensive. Le pays n’est pas stabilisé. La stratégie occidentale ne fonctionne pas. Dans ce contexte, tenir un sommet pour en tirer les enseignements de n’est pas une perspective enthousiasmante pour les 28.

La crise ukrainienne va donner une toute autre dimension à ce sommet, et un tout autre rôle à l’OTAN. Les puissances occidentales vont y traiter moins la crise elle-même que les rivalités de puissances, les rapports de forces qui vont s’y exprimer.

— Dans le bras de fer qui s’est ouvert, le G8 de Sotchi est annulé et l’Alliance annonce un gel et une révision complète de la relation OTAN/Russie. Ainsi, les cadres institutionnels qui – au delà de leur caractère peu démocratique – auraient pu être utilisés pour des négociations et des compromis sont tout simplement mis à l’écart alors qu’ils ont précisément pour vocation initiale d’offrir un espace de concertation en cas de différends…

— La crise est délibérément dramatisée pour pousser à la confrontation politique et pour légitimer la nécessité d’un réarmement des Européens. Anders Fogh Rasmussen, Secrétaire général de l’OTAN, qui doit alors finir son mandat, a d’ailleurs préparé le sommet de Newport par une tournée européenne, en tenant partout, y compris en France, un discours sous forme d’appel très insistant – et quelque fois brutal – au réarmement européen.

Non seulement le sommet de Newport pourra ainsi être présenté comme un sommet offensif d’initiatives mais il répond à une exigence stratégique occidentale dans un contexte d’échecs stratégiques en Irak, en Afghanistan, en Libye… Il fallait donc renforcer l’ Alliance, lui redonner une grande mission hégémonique, une raison d’être impérative… La crise ukrainienne apportait les raisons décisives à cette revalidation. Les puissances occidentales ont accompagné ce processus en réafirmant une démarche unilatérale, en réutilisant une rhétorique de bloc, et en redéfinissant la Russie comme adversaire stratégique global.

L’objectif reste cependant toujours le même : tenter d’extraire l’Ukraine et la Géorgie de l’aire d’influence russe, les intégrer dans l’espace sous domination euro-atlantique avec l’Union européenne et l’OTAN.

On peut en déduire sans exagération que les aspirations démocratiques du peuple ukkrainien – ou en tous les cas d’une partie des Ukrainiens – passent bien après les enjeux de cette confrontation de puissance dans laquelle chacun joue sa propre partie. Et le régime qui s’est installé à Kiev associe une extrême droite violente et anti-communiste qui continue de peser sur un pouvoir qui ne refuse rien aux occidentaux.

La Russie, plus réactive aujourd’hui, n’a pas accepté la poursuite d’un refoulement stratégique vécu comme une humiliation nationale. Et l’annexion de la Crimée, trouve – à côté de l’histoire complexe de cette péninsule, et au delà des questions de droit – une motivation essentielle dans le refus de risquer que la flotte russe de la Mer Noire puisse se trouver incluse dans un espace sous domination otanienne.

La liberté et la souveraineté de chaque peuple et de chaque pays de choisir son régime, ses propres stratégies, ses alliés… ne peut être mise en cause. Ce qui fait problème, c’est cette volonté néo-impériale de refoulement stratégique de la Russie depuis 1991 accompagné d’un rejet, par les puissances occidentales, de toute concertation et négociation. C’est le traitement des problèmes hors de toute considération collective, dans l’ignorance affectée des intérêts russes.

C’est l’unilatéralisme des principales puissances – États-Unis et Russie en particulier – qui a dominé la crise ukrainienne dans son escalade. Cette crise, évidemment, a ses gagnants et ses perdants, ou ses victimes.

Cette crise s’est montrée très utile pour les Etats-Unis et leurs alliés de l’Alliance atlantique. Elle a contribué au renforcement de leur défense collective dans le cadre OTAN, et légitimé la nécessité d’un réarmement européen qui s’est inscrit dans les décisions du sommet de Newport. Celui-ci, en effet, a indiqué que chaque état membre doit dépenser au moins 2 % du PIB pour ses dépenses militaires et 20 % de ces dépenses là en nouveaux équipements majeurs. Savoir si ces prescriptions seront respectées est une autre histoire… Mais cette crise s’est aussi montrée utile pour la Russie de Poutine qui a démontré dans cette situation de tension internationale un renouveau nationaliste et une capacité d’initiative et d’affirmation de puissance.

Le peuple ukrainien, qui a subi les effets dévastateurs et meurtriers des combats et des bombardements intensifs d’artillerie lourde, est la première victime de cet affrontement stratégique important en Europe. L’Ukraine est plus divisée et affaiblie que jamais alors qu’une négociation collective aurait pu et dû contribuer à un accord de coopérations multiples de Kiev tant avec l’Union européenne qu’avec la Russie, dans l’intérêt de tous. Et l’intérêt de tous c’est certainement une Ukraine dégagée de toute domination qu’il s’agisse des pays de l’OTAN ou de la Russie.

La principale perdante de cette crise est l’Union européenne qui dévoile une fois encore son inexistence stratégique. Elle s’est définie, y compris par les traités, comme l’obligée politique de l’OTAN, ce qui la rend incapable de définir une politique étrangère autonome, complémentaire de celle de chacun des États membres, et qui soit une contribution indépendante et positive pour la sécurité collective et pour la paix. Tous les voisinages de l’Europe sont des zones de crise et de guerre. Mais les 28 n’ont pas de réponse commune à apporter. On voit d’ailleurs cette réalité se manifester de terrible façon sur la question des politiques d’asile et des migrations. En outre, les logiques de puissance conçues pour faire reculer la Russie laissent le champ libre à d’autres…en particulier à la coopération sino-russe et aux ambitions des autres émergents… L’Union européenne s’inscrit négativement dans les enjeux actuels et futurs des échanges mondiaux alors que l’affirmation de nouvelles puissances dessine une configuration mondiale très différente avec une redistribution de la puissance. Il est nécessaire de repenser dès aujourd’hui un ordre marchand trop inégalitaire et trop hiérarchisé que l’accord transatlantique sur le commerce et les investissements va encore aggraver. L’Union européenne, dans sa dépendance stratégique et son libéralisme économique autoritaire et régressif, n’a ni la capacité politique propre, ni les moyens d’un acteur capable jouer un vrai rôle positif dans le monde. Sa faiblesse la divise. C’est un problème et surtout un grand enjeu politique pour les progressistes et pour toutes les forces de la transformation sociale en Europe. C’est aussi ce que nous dit cette crise ukrainienne : nous avons besoin d’un nouvel ordre social et mondial.

Cette crise est porteuse d’un enseignement décisif : sortir de la confrontation stratégique, des tensions et d’une nouvelle course aux armements nécessite d’en rechercher les conditions politiques.

La Russie et l’Union européenne se situent sur le même espace continental et elles se croisent à bien des moments de l’histoire. Leurs conceptions politiques diffèrent sérieusement mais toute réponse aux défis mondiaux et européens implique de faire de la Russie un partenaire ou un acteur à respecter dans l’égalité et le respect mutuel. La construction d’une nouvelle architecture de sécurité collective en Europe s’impose. Un tel projet, évidemment, n’est pas inscrit dans les visées de l’OTAN tellement il est contradictoire avec une pensée stratégique dominée par les intérêts de puissance et la priorité donnée à la politique de force. Un nouvel ordre européen de sécurité, stable et inclusif, est nécessaire. Il doit valoriser les institutions pan-européennes existantes (OSCE, traités de désarmement…) ou être à l’origine de nouvelles formes d’accords multilatéraux ou d’institutions. La concertation, le multilatéralisme doivent primer sur l’affirmation de la puissance et la recherche de la confrontation. Maintenir un cadre de dialogue permanent doit ainsi contribuer à résoudre les problèmes de façon négociée et si possible préventive.

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« Penser l’après… » Note de lecture d’Obey Ament pour La Revue du Projet

Note de lecture sur « Penser l’après… »  pour La Revue du Projet,  revue politique mensuelle du PCF.

Le spectacle dantesque auquel nous assistons ces dernières semaines avec les flots d’hommes et femmes de tous âges qui essayent de fuir une région où la paix semble un lointain souvenir nous interpelle. Comment sommes-nous arrivés à cette situation ? Vivons-nous juste « un temps d’instabilité sans précédent » selon la formule de Zbigniew Brzezinski ?  La guerre est-elle le propre de l’homme ? Que veut dire sécurité aujourd’hui ? Et qui la définit et la construit dans ce monde qui ne vit plus depuis un quart de siècle dans la bipolarité de l’équilibre de la terreur nucléaire ?

Avec son ouvrage Penser l’après, Jacques Fath nous livre non pas une analyse au cas par cas des guerres et conflits actuels mais une vision et une analyse d’ensemble qui revisite et travaille les concepts – guerre, conflit, sécurité, dissuasion, État, démocratie, multilatéralisme et propose des perspectives pour des relations internationales nouvelles, indissociables de la construction des sociétés libérées des dominations. Jacques Fath nous rappelle comment la violence que nous vivons aujourd’hui est née dans un monde modelé par les puissances capitalistes. Les crises et tragédies actuelles ne leur sont pas étrangères.

Les crises du Moyen-Orient et de l’Afrique peuvent-elles être des « guerres » ? Et si c’est le cas, ces « guerres » sont-elles « la continuation de la politique par d’autres moyens » ? La politique de qui et pourquoi ? Une idée frappe dans cet ouvrage : les puissances capitalistes imposent à l’humanité un état de crise et de violence permanentes, entretenu et exacerbé par des interventions militaires néo-impérialistes qui nourrissent la violence, les conflits et la déstabilisation des régions entières. La paix annoncée n’est finalement pas possible tant que le monde vivra sous cette logique.

Dans cette nouvelle configuration, la France, incapable de marquer de son empreinte les relations internationales, s’installe dans une attitude suiviste. L’ouvrage montre comment elle n’exerce ni son pouvoir ni son devoir d’apporter une conception alternative à l’ordre qui se dessine renonçant ainsi à être un acteur qui compte. Jacques Fath partage avec nous ses réflexions, fruit d’une longue expérience acquise au contact avec les réalités et avec des acteurs de l’action politique internationale. Il s’agit d’un ouvrage qui intéressera les connaisseurs des questions internationales et tous ceux qui essayent de mieux comprendre le monde tel qu’il va en ce début de siècle.

« Penser l’après… » note de lecture de Recherches internationales No 103 avril-juin 2015

Penser l'après. Jacques Fath Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde

Penser l’après – Essai sur la guerre, la

sécurité internationale, la puissance et la

paix dans le nouvel état du monde

(Les éditions Arcane 17, 2015, 245 p., 20 €)

Note de lecture de Jacques Le Dauphin


Le monde contemporain est

souvent présenté, comme difficile

à déchiffrer, ambigu dans son indétermination,

voire dangereux. Au

nom d’un certain réalisme, lesté

de concepts périmés, sans grandes

investigations, on laisse penser qu’il

en est ainsi. On entend dire parfois

que les cartes ont été redistribuées

sans que l’on sache vraiment quelles

sont les règles du jeu. Dans de telles

approches le futur apparaît brumeux,

dans un prolongement aléatoire du

présent. Est-il possible de se laisser

enfermer dans une telle perspective,

alors que la société appelle des

changements profonds ? Ne doit-on

pas au contraire, dès maintenant,

penser « l’après » et se projeter vers

un autre avenir. Non pas un avenir

déterminé à l’avance, programmé,

car le futur n’est pas fixé d’avance,

mais pour des objectifs se construisant

au présent.

Jacques Fath s’inscrit dans une

telle démarche. Sa formation, diplômé

de Sciences Po, licencié en sociologie,

son expérience politique acquise

lors d’une longue activité liée aux

problèmes internationaux, les responsabilités

qu’il a exercées, notamment

ces dernières années comme responsable

des relations internationales

du Parti communiste français, lui

permettent d’aborder de manière

nouvelle quelques thématiques clefs.

Ainsi il livre de multiples réflexions sur

le monde, la guerre, les conflits, les

résistances sociales et politiques, sur les

stratégies à l’oeuvre, et leurs impasses.

Cela le conduit tout naturellement à

décrypter le présent. Dans cet esprit il

cherche à prendre le recul nécessaire

pour renverser les analyses traditionnelles,

pour comprendre ce qu’est

réellement l’ordre international actuel.

Il souligne que le monde a changé,

non seulement au regard du siècle

dernier, mais aussi en résultante des

bouleversements géostratégiques

intervenus à la charnière des années

1980-1990. Les enjeux de la sécurité

internationale, la guerre elle-même

sont dans une large mesure inédits.

Jacques Fath interroge : « sommes

nous capables de “lire” ce nouveau

monde » ? « Comment appréhender

les nouvelles et multiples formes

de conflictualité constitutives des

crises, des violences politiques et

sociales, des risques et des menaces

à la sécurité, caractéristiques de notre

période » ? En réponse le livre permet

de mieux saisir certains des processus

complexes qui peuvent expliquer

dans le contexte d’aujourd’hui la

nature de la conflictualité, de la violence

et du terrorisme.

Le paradigme de la puissance

est aujourd’hui légitimement mis

en cause, alors qu’il se situe encore

comme moyen et comme finalité, au

coeur des choix stratégiques effectués

tant dans les domaines de la politique

internationale et de la défense que

dans l’économie et dans bien d’autres

domaines civils. La période qui s’est

ouverte avec le 11 septembre 2001

marque un retour à la puissance militaire,

comme outil, comme l’ultime ratio

des relations internationales. Ce qui

conduit inévitablement à la recherche

de nouveaux équilibres des puissances

militaires. Ainsi Jacques Fath souligne

la vicissitude de la puissance militaire,

l’impasse des politiques appliquées et

des réponses fondées sur la puissance et

l’exercice de la force. Les échecs enregistrés

par les troupes américaines et celles

de l’Otan en Afghanistan, en Irak, en sont

l’expression. À quoi servent la puissance

militaire et la prévention nucléaire face

aux conflits ouverts aujourd’hui ? Elles

ne sont pas susceptibles d’apporter une

réponse adéquate.

Que penser à ce sujet des armes

nucléaires considérées comme

moyen d’exercer la puissance ? Les

armes nucléaires et par là même la

politique de dissuasion qui s’y rattache

ont singulièrement perdu de leur

pertinence stratégique. Il reste que ces

armes par leur nature constituent un

danger permanent. D’où la nécessité

d’un traitement politique multilatéral

particulier et un engagement résolu

contre leur prolifération, pour leur

élimination et leur interdiction. C’est

dans cette voie que la France devrait

s’engager, au lieu et place d’une

modernisation de ses arsenaux existants,

qui n’assure en rien sa sécurité,

ni son rang dans le monde.

Pour conclure Jacques Fath pense

que nous vivons un changement de

paradigme historique, avec l’épuisement

d’un certain ordre international.

Les politiques mises en oeuvre ne

permettent pas de penser « l’après ».

Combler le vide stratégique est un

impératif ; un autre ordre international

est à construire, dans l’exigence

de la responsabilité collective, du

multilatéralisme, du désarmement et

de la sécurité humaine. Promouvoir

un autre monde n’est pas une utopie,

mais une exigence sociale, une

ambition politique et une forme de

révolution dans la pensée.

Toutes ces idées avancées dans

le livre et présentées ici de manière

très sommaire incitent fortement à

la lecture et à sa diffusion.

Jacques Le Dauphin

Dissuasion nucléaire : pertinence ou obsolescence ?

Ce texte a été publié dans les Cahiers de l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix (IDRP) en septembre 2015, dans le cadre d’un dossier intitulé: dissuasion nucléaire, quelle pertinence au 21ème siècle ?

 

Dissuasion nucléaire : pertinence ou obsolescence ?

Jacques Fath, membre du Parti communiste français, ancien responsable des relations internationales du PCF (2006-2013) 1.

Il peut sembler paradoxal de se demander si une arme est pertinente, c’est à dire appropriée à

sa destination stratégique, alors qu’on en conteste l’existence même. Ne faudrait-il pas

commencer par interroger…. l’impertinence de tous ceux qui persistent, 70 ans après la

criminelle tragédie d’ Hiroshima et Nagasaki, à faire de la dissuasion nucléaire une « garantie

de sécurité », une « assurance vie » quand ce n’est pas « un bien commun de l’humanité » (2).

Ces formulations consternantes traduisent, en France plus qu’ailleurs, une volonté entêtée

d’obstruction au débat et une crispation doctrinaire sur une politique de défense structurée par

la dissuasion nucléaire. En France plus qu’ailleurs… car même aux États-Unis le débat sur

cette pertinence a toujours été un peu moins fermé qu’il ne l’est dans notre pays. Par exemple,

c’est aux États-Unis, dans le Wall Street Journal, que quatre hauts responsables bien connus (3)

démocrates et républicains – ont pu signer ensemble plusieurs tribunes successives (en

2007, 2008, 2010 et 2011) sur les problématiques de la dissuasion et en particulier sur celle

d’un monde sans armes nucléaires. En France, les réflexions des opposants à l’arme nucléaire

et à la dissuasion, jusqu’à celles d’un Général cinq étoiles comme Bernard Norlain, ont bien du

mal à passer les barrières du déni ou de la censure, barrières qui servent la thèse d’un prétendu

« consensus national » favorable à la dissuasion. Cette thèse n’est pourtant qu’un vieux

mensonge.

On saisit les raisons de cet état de fait : dans le nouveau contexte international issu du

basculement géopolitique et des bouleversements politiques intervenus avec la chute du mur

de Berlin, la question de la pertinence de la dissuasion nucléaire se pose inévitablement de

façon nouvelle avec la mutation ainsi intervenue du contexte stratégique…. alors que la

période ayant précédé – celle de la Guerre froide – s’identifie comme celle de l’âge nucléaire.

Une page de l’histoire semble vraiment tournée. François Géré, Président de l’Institut français

d’analyse stratégique, parle à juste titre d’une « validité décroissante » de la stratégie de

dissuasion nucléaire (4).

Gardons-nous cependant, d’une lourde faute d’interprétation. Cette validité décroissante de la

dissuasion nucléaire dans le nouvel état du monde ne signifie pas que la dissuasion fut

« pertinente » – au sens qu’elle aurait pu être légitime – durant la deuxième moitié du 20

siècle, dans cet âge nucléaire aujourd’hui finissant. Il est important de souligner que la

dissuasion fut, dès le départ, non seulement sujette à caution, mais plus encore fausse dans

son essence. On omet d’ailleurs trop souvent de rappeler que cette logique de la dissuasion a

fonctionné comme un moteur puissant de l’accroissement des arsenaux atomiques. Pour éviter

la guerre, il fallait, en effet, se montrer capable de représailles, y compris massives, ce qui


1 Auteur de « Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Les éditions Arcane 17, 2015.

2) Sur ces formulations et sur l’ensemble des questions posées dans cet article, on peut se reporter à « Penser l’après… », chapitre : « Sur la dissuasion. Et si l’âge nucléaire arrivait à sa fin ? », pages 177 et suivantes.

3) George Schultz (Secrétaire d’État de 1982 à 1989) ; William Perry (Ministre de la Défense de 1994 à 1997) ; Henri Kissinger (Secrétaire d’État de 1973 à 1977) ; Sam Nunn (Président de la Commission des forces armées de 1987 à 1995).

4) « La sortie de guerre. Les États-Unis et la France face à l’après-guerre froide », François Géré, Économica, 2002.


contribua à nourrir une escalade démentielle ainsi que les risques de prolifération.

Allons plus loin. Comment qualifier de pertinente une stratégie ou une théorie de dissuasion

découlant mécaniquement de l’impossibilité d’utiliser une arme dont la puissance destructrice

constitue en soi une menace pour l’humanité elle-même ? Le refus d’une destruction mutuelle

assurée ou d’un suicide collectif relève non pas de la pertinence d’une élaboration théorique en

matière de sécurité internationale, mais de l’impasse stratégique et politique majeure atteinte

au 20siècle : une impasse à laquelle ont fini par conduire deux guerres mondiales, une

course effrénée aux armements, l’obsession de la puissance et de la force… L’histoire de

l’après 1945 montre à la fois les risques d’accident et les nombreuses crises internationales qui

ont rapproché le monde d’une catastrophe ou qui l’ont même projeté subitement à la porte de

l’apocalypse (5). Voilà une pertinence – sans parler des coûts démesurés – dont les peuples du

monde entier se seraient bien passé.

La dissuasion nucléaire n’a donc jamais été pertinente quelle que soit la signification qu’on

donne à ce mot. Elle a constitué en elle-même la gestion par défaut d’un risque majeur et d’une

menace pour le genre humain, ultimes approchements d’une montée aux extrêmes. On ne peut

faire de la dissuasion nucléaire – expédient doctrinal providentiel – un facteur positif de

l’histoire et de la sécurité internationale.

Le problème posé après la guerre froide, aujourd’hui et pour l’avenir, est d’un autre ordre. La

question de la pertinence de la dissuasion se formule donc en d’autres termes. La dissuasion

n’est pas plus légitime qu’hier. Elle est, de surcroît, en déphasage de nature stratégique par

rapport au nouveau contexte. Nous avons effectivement changé de période historique avec la

disparition du bloc de l’Est, la transformation profonde des réalités géopolitiques et de la

nature de la guerre dans un contexte de crise systémique du capitalisme. La dissuasion

nucléaire, globalement, ne correspond que de moins en moins aux problématiques nouvelles

de la conflictualité internationale et aux problèmes réels de la sécurité.

Les armes nucléaires ne peuvent en rien dissuader les acteurs et les facteurs actuels de ce

qu’on appelle, dans une généralisation abusive et impropre, les nouvelles menaces à la

sécurité, notamment : réseaux terroristes ou de la criminalité organisée, extrémismes

politiques et sociaux violents, groupes armés, cybercriminalité, piraterie maritime, migrants

clandestins… Une certaine littérature politico-sécuritaire n’a cessé de produire ce genre

inacceptable d’inventaire à la Prévert qui mélange causes et conséquences, protagonistes et

victimes des drames et des violences qui affectent notre monde… Et bien souvent avec pour

seule « explication » l’idée que les menaces d’aujourd’hui ne seraient plus extérieures mais

intérieures aux États. Disons que la guerre et la violence politique du temps présent,

effectivement, ne sont plus d’abord, comme hier, celles d’adversaires étatiques. Elles sont le

fruit d’une situation de crise générale issue du mode de développement capitaliste, des

politiques antisociales et régressives qui en découlent, des interventions militaires et des

politiques de force productrices de déstabilisations élargies et d’effondrements institutionnels

et politiques, notamment au Sud. Comment la dissuasion nucléaire pourrait-elle apparaître

comme une réponse pertinente à cette réalité ?

Dans cette nouvelle période historique ce que l’on désigne comme une perte de pertinence de

la dissuasion nucléaire – on devrait dire perte de validité ou de crédibilité stratégique – se

rapporte au moins à trois facteurs principaux.

1. Un contexte de crise économique et d’austérité néo-libérale qui contraint tous les budgets,

principalement pour les pays du monde occidental, et qui pousse à la diminution des dépenses


5) Voir en particulier « Les armes nucléaires, mythes et réalités », Georges Le Guelte, Acte Sud, 2009.


publiques, y compris certaines dépenses militaires. Le coût de la dissuasion nucléaire reste

élevé, mais il en est de même pour les équipements conventionnels, pour le fonctionnement

des armées, pour les opérations militaires à l’extérieur… pour l’ensemble des lignes de

dépenses d’un budget Défense que les autorités françaises disent vouloir « sanctuariser ». La

France, cependant, s’épuise financièrement à vouloir tout faire, à vouloir disposer de toutes les

capacités, du nucléaire au conventionnel en passant par la cyber-défense, le renseignement… à

vouloir moderniser et renforcer l’ensemble de ses dispositifs et de son outil de défense. Ce

choix rentre en collision directe avec les réalités de la situation internationale. Les crises et les

conflits ne se résolvent pas militairement et s’aggravent; les déstabilisations s’élargissent ; le

coût des opérations extérieures explose en créant souvent davantage d’ennemis qu’elles

parviennent à en neutraliser ; les besoins de financement pour l’ensemble des missions

définies par les Lois de programmation militaire restent mal couverts ; les exigences de la

sécurité intérieure et de l’anti-terrorisme, auxquelles les forces armées doivent maintenant

contribuer, ont une répercussion budgétaire importante directe… C’est l’impasse. Et cette

impasse suscite un débat politique dans lequel la dissuasion nucléaire est mise en question.

Pour certains, y compris à droite, il faudrait en diminuer le coût, par exemple en supprimant la

composante aérienne. C’est ce que propose notamment Hervé Morin, ancien ministre (UDI)

de la Défense. Bien sûr, la dissuasion nucléaire n’est jamais explicitement et globalement mise

en cause dans sa pertinence. Rares sont ceux qui osent ouvertement braver le tabou nucléaire.

Plus nombreux sont ceux, notamment chez les militaires, qui, d’une autre façon, affirment

indispensable d’augmenter les dépenses pour les forces conventionnelles…Quelques uns

rappellent en même temps que la dissuasion nucléaire – aujourd’hui centrale dans la Défense

française – ne peut apporter toutes les réponses nécessaires aux enjeux de la sécurité sur les

plans national et international.

Cependant, on constate aussi, à l’inverse, que de fortes pressions s’exercent en faveur de

l’augmentation du budget dissuasion au nom d’une « inévitable » modernisation de l’arsenal

français. Même le Chef d’État-Major des Armées, Pierre de Villiers, s’inscrit dans cette

perspective en prévoyant que ce budget passerait de 3,5 à 4,5 milliards d’euros d’ici 2019, en

fin de parcours de la Loi de programmation en cours. Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’engager

sur ce terrain.

Les autorités françaises s’inscrivent dans une tendance mondiale à la modernisation et au

renforcement des arsenaux atomiques afin de conserver la place de la France à la table des

grands dans un contexte stratégique complexe qui reste plus que jamais dominé par

l’expression de la puissance et les hiérarchies que celle-ci implique. L’idée souvent mise en

avant que l’arme nucléaire, dans un tel contexte, ne peut être « désinventée » atteste que ces

armes sont considérées comme indispensables à l’affirmation d’un statut de puissance. La

dissuasion nucléaire est finalement devenue un instrument politique qui définit un rang et un

prestige, davantage qu’un outil militaire en train de perdre sa « valeur d’usage »… Le débat sur

sa validité ou sa pertinence en est fermé d’avance, et dans cette crispation c’est à peine s’il

parvient à affleurer chez les militaires, les premiers concernés pourtant.

2. Un paysage géopolitique complexe qui n’a plus rien à voir avec celui de la confrontation

des blocs dans la deuxième moitié du 20 siècle, contribue à l’affaiblissement de la pertinence

ou de la validité stratégique de la dissuasion. La possibilité d’une troisième guerre mondiale

ou d’une nouvelle guerre en Europe n’est plus vraiment à l’ordre du jour, même déguisée dans

la formule magique de la « surprise stratégique », concept datant de la Guerre froide qui

permet aujourd’hui de désigner dans l’abstrait, n’importe quelle attaque hypothétique tout en

s’exonérant d’une analyse critique sérieuse des causes réelles de la conflictualité et des

insécurités.

Dans sa longue déclaration finale le sommet de l’OTAN au Pays de Galles (4 et 5 septembre

2014) souligne que « les conditions dans lesquelles un recours à l’arme nucléaire pourrait être

envisagé sont extrêmement improbables ». Pour une organisation qui se définit elle-même

comme une alliance nucléaire, ce constat est très significatif des nouvelles réalités

géopolitiques. En dépit des discours de propagande et des campagnes idéologiques, on assiste

bien à la fin des confrontations de systèmes antagoniques… à l’épuisement de l’âge nucléaire.

Même l’escalade de la tension dans la très sérieuse crise ukrainienne reste, pour l’essentiel,

circonscrite. Cette crise s’est révélée, précisément, très utile pour Washington et ses alliés :

elle a servi dès le départ à pousser au réarmement des pays européens, à tenter de faire

renaître un ennemi stratégique global, à chercher une relégitimation de la dissuasion

nucléaire. Dans un processus politico-médiatique intense, responsables politiques,

gouvernements, experts, commentateurs n’ont cessé d’alimenter une extrême dramatisation du

conflit, des présentations alarmistes et peu crédibles sur les risques d’invasion russe en Europe

et sur la potentielle menace nucléaire de Moscou. Alors que Poutine n’a évidemment pas les

moyens de défier l’OTAN dans ses espaces de domination… Les puissances occidentales sont

allées ainsi jusqu’à faire renaître un esprit de guerre froide, à défaut de pouvoir en ressusciter

les réalités stratégiques. Les autorités françaises en ont rajouté en parlant d’un « retour de la

force » dans les relations internationales, comme si l’exercice de la force avait précédemment

disparu alors qu’il constitue dans la longue durée un des paramètres les mieux partagés… par

tous les acteurs.

Ce nouveau contexte n’est évidemment pas exempt de risques et de menaces, bien au

contraire : conflits cruciaux non résolus, montée de nationalismes, propagation des forces

d’extrême droite, de groupes armés terroristes et ultra-sectaires, permanence des politiques de

puissance et des logiques militaires, nouvelle course aux armements… le nouvel état du

monde a rarement été autant marqué par l’instabilité et par l’incertitude notamment au Proche-

Orient et dans cet immense espace asiatique, le plus nucléarisé de la planète, nouveau champ

d’affrontement des États-Unis et de leurs alliés face à l’émergence de la Chine comme grande

puissance.

Ce qui domine aujourd’hui, ce sont ainsi les rivalités multiples et complexes de puissances, les

concurrences exacerbées, des crises majeures, ainsi que des frustrations sociales incoercibles.

Mais dans ce capitalisme mondialisé et hiérarchisé, si les confrontations, y compris militaires,

sont inévitables, les défis communs peuvent imposer des coopérations, des ententes ou des

connivences… Comment les grands problèmes du monde globalisé d’aujourd’hui pourraient

être traités, négociés sans la Chine et la Russie, sans les BRICS… L’hégémonie des puissances

occidentales n’est plus possible dans un monde où la puissance est ainsi redistribuée,

repartagée. Rien est décidé à l’avance mais le temps de l’antagonisme global systémique est

terminé, et avec lui, celui de la centralité stratégique de la dissuasion et des armes nucléaires.

Ce sont d’autres formes de conflictualité et de confrontations de puissances qui sont à l’œuvre.

La dissuasion nucléaire fait aussi l’objet de contournements par la technologie et par les

projets de mise au point d’armes conventionnelles et de vecteurs balistiques aux performances

d’exception : très grande puissance destructive, extrême précision, très long rayon d’action,

grande rapidité de déclenchement des frappes, hyper-vélocité, furtivité pour l’invisibilité aux

radars… De telles armes sont conçues pour être adaptées et concrètement utilisées dans les

nouvelles confrontations militaires. Elles relativisent le rôle des armes nucléaires. C’est ce

qu’aux États-Unis on appelle le système de «Frappes stratégiques rapides » ou « Prompt

global strike » (6). Leur coût très élevé les place au-delà des capacités budgétaires françaises.


6) Voir par exemple, sur ce sujet, la note No 05/2012 (décembre 2012), Recherches et documents, « Frappes stratégiques rapides », Bruno Gruselle, Fondation pour le recherche stratégique.


Il reste qu’aujourd’hui la tentation est très grande – afin de rétablir une domination stratégique

avec une possibilité réelle de frappes très puissantes – de rechercher un dépassement de la

dissuasion par des armes conventionnelles spécifiques ou bien par des armes nucléaires de

charge plus faible mais d’une plus grande précision. Une telle évolution – surtout dans un

contexte plus incertain où les acteurs nucléaires sont relativement plus nombreux – fait

craindre un abaissement du seuil d’emploi des armes nucléaires. Dans cette configuration, la

dissuasion n’existerait plus parce qu’il ne s’agirait plus d’empêcher la guerre, mais de la

gagner.

Cette nouvelle course aux armements pose des problèmes politiques, techniques et

budgétaires considérables qui ne semblent pas réellement surmontés ni aux États-Unis, ni

ailleurs. Ce qui souligne non seulement l’impasse des systèmes actuels de défense et de la

dissuasion nucléaire, mais aussi – dans un contexte de crise systémique – les limites de la

poursuite d’une escalade qualitative et technologique censée apporter les moyens d’une

supériorité, voire d’une suprématie militaire dans l’ordre international et la hiérarchie néo-impériale

des puissances. Il y a bien une crise de pertinence stratégique illustrée notamment

par l’échec des guerres américaines et par l’extension de la déstabilisation en Afrique et dans

le monde arabe en particulier. Mais cette crise n’est donc pas seulement celle de la dissuasion

nucléaire. C’est la crise de tout un système politico-militaire de domination, la crise d’une

pensée stratégique fondée sur la démonstration de la puissance, le préalable du militaire et

l’exercice de la force.

3. Un besoin de changements fondamentaux commence à s’exprimer avec insistance. Le 28

avril 2015, lors de la Conférence de révision quinquennale du Traité sur la non-prolifération

(TNP), 159 États (7) ont soutenu à l’ONU un appel à l’interdiction des armes nucléaires, pour

leur complète élimination, en raison de leurs effets humains catastrophiques. Ce n’est pas la

première fois qu’un tel nombre d’États votent ensemble contre les armes nucléaires et contre

la dissuasion. À l’évidence, une opposition internationale aussi majoritaire légitime l’action de

toutes les forces agissant pour la paix, pour des initiatives en faveur du désarmement et d’une

démilitarisation des relations internationales. Elle affaiblit la posture de ceux – singulièrement

minoritaires dans le monde – pour qui l’arme nucléaire est un moyen de la sécurité qui

validerait la pertinence de la dissuasion.

Cette pertinence a été affectée aussi par la réunion du Conseil de Sécurité du 24 septembre

2009 et par la résolution qui fut alors adoptée sous la présidence de Barak Obama. Réuni pour

la première fois depuis 1946 sur la question de la non-prolifération et du désarmement

nucléaire, et à ce niveau des chefs d’États et de gouvernements, le Conseil de Sécurité a voté

la résolution 1887 qui appelle, selon la formulation même du TNP, à un Traité de

désarmement nucléaire général et complet, tout en exprimant une détermination « à œuvrer à

un monde plus sûr pour tous, et à créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires ».

On peut constater, six années plus tard, à quel point cet événement majeur est cependant resté

sans effet. Toutes les puissances nucléaires renforcent et modernisent leurs arsenaux. Mais on

peut aussi mesurer, pour l’avenir et pour alimenter les batailles politiques indispensables,

l’importance de ces engagements officiels comme points d’appui parce qu’ils contribuent à la

nécessaire délégitimation de la dissuasion et de l’existence même des armes nucléaires.

Comment pourrait-on soutenir sérieusement et durablement la pertinence de la dissuasion

lorsqu’en fin de compte, d’une façon ou d’une autre, la quasi-totalité des États du monde, y


7) Cet appel n’a été soutenu, en particulier, ni par les membres permanents du Conseil de Sécurité, ni par quatre autres pays : Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord.


compris les principales puissances dotées de l’arme nucléaire, se sentent contraintes – avec

des degrés d’hypocrisie variables – à en contester officiellement la pertinence ? Le plus grand

nombre au nom de l’inhumanité de ces armes, les autres, membres permanents du Conseil de

sécurité, à cause du danger qu’elles constituent pour la sécurité internationale. Ne sous-estimons

pas la portée des avancées de principe ou symboliques ainsi obtenues dans un

combat forcément de longue haleine, et dont les enjeux fondamentaux se situent rien moins

qu’au niveau de l’ordre du monde et de la mise en cause des politiques de puissance. C’est

l’alternative du désarmement qui est à l’ordre du jour…pas la crispation sur les armes et sur les

stratégies d’hier.

«Le temps de la dissuasion nucléaire n’est pas dépassé, dit pourtant le Chef de l’État François

Hollande, à la suite de ses prédécesseurs. Il ne saurait être question, ajoute-t-il, y compris dans

ce domaine, de baisser la garde » (8). Ce discours français très habituel fut l’occasion pour le

Président de la République de souligner quelques un des principaux arguments censés justifier

la dissuasion nucléaire : la protection du territoire national, la reprise de la course aux

armements, la possibilité d’un conflit étatique, l’abaissement du seuil d’emploi de l’arme

nucléaire.

Cette énumération assez classique peut évidemment être discutée. Le territoire national, en

effet, n’est plus vraiment menacé aujourd’hui. La possibilité d’un conflit étatique de nature

nucléaire semble plutôt faible, surtout en Europe, et les efforts pour transformer la crise

ukrainienne en menace russe globale n’ont guère eu de prise malgré la gravité du conflit. En

revanche, une nouvelle course aux armements est effectivement en cours. L’abaissement du

seuil d’emploi de l’arme nucléaire est un risque réel, ainsi que la possibilité d’un emploi en

premier de cette arme. La France, d’ailleurs, y contribue elle-même à sa façon par son

concept « d’ultime avertissement » censé « rétablir la dissuasion » alors qu’un tel

« avertissement » s’il était effectivement délivré (9), sanctionnerait un flagrant échec de celle-ci.

Soulignons cependant que le problème essentiel n’est pas dans la capacité à identifier la nature

des risques et des menaces. Au-delà des controverses et des débats sur cette question sensible

que l’on ne peut négliger, personne, en effet, ne peut échapper à ce qui fait aujourd’hui une

situation internationale dangereuse, sauf à refuser les évidences d’un monde de conflits de

grande ampleur et de violences multiples.

Le problème le plus décisif c’est la réponse politique nécessaire, c’est la contre-logique

d’ensemble qui permettra d’ouvrir un autre chemin que celui de la guerre, des logiques de

force, de la tension et de l’insécurité. Il faut construire de la sécurité par le développement

humain durable, la démocratie, le multilatéralisme, le règlement politique des conflits, le

désarmement et l’élimination des armes de destruction massive. La France devrait y

contribuer activement, faire entendre une voix indépendante et spécifique et prendre des

initiatives notamment pour la création d’une zone exempte d’armes nucléaires au Moyen-

Orient et pour l’application du TNP, Traité quasi universel (10) de désarmement puisqu’au-delà

de l’interdiction de la prolifération, il appelle donc (en son article 6) à un processus de

désarmement général et complet.

Il y a donc un projet à bâtir, une vision du futur à (re)construire. Mais il faut donner un sens à

l’action. C’est le moment où jamais alors que les partisans de la dissuasion nucléaire


8) Discours de François Hollande sur la dissuasion nucléaire lors d’un déplacement auprès des forces aériennes stratégiques à Istres, 19 février 2015.

9) Rappelons que « l’ultime avertissement » serait délivré par les forces aériennes stratégiques à l’aide d’un missile air-sol moyenne portée, porteur d’une charge équivalente à 20 fois celle d’Hiroshima.

10)Seuls Israël, l’Inde et le Pakistan n’en sont pas signataires, avec la situation spécifique de la Corée du Nord qui a annoncé son retrait en 2003.


commencent à perdre de leur belle assurance. Les experts les plus aguerris s’acharnent

aujourd’hui à vouloir définir – sans succès manifestes – un « nouvel âge » ou un « deuxième

âge » du nucléaire. Ils ont du mal à définir un nouveau statut des armes nucléaires dans un

contexte où l’inadaptation stratégique de celles-ci s’amplifie. Ils sentent bien, en effet, à quel

point le premier âge du nucléaire, celui de la guerre froide, est maintenant en train de se

terminer en condamnant la dissuasion nucléaire à une « validité décroissante »… On

comprend pourquoi cette obsolescence programmée de la dissuasion stimule une crispation

permanente sur la sauvegarde d’un choix dépassé mais qui constitue un verrou bien pratique

contre tout changement progressiste de politique étrangère et de défense. Naturellement – on

le sait – rien ne va de soi. Cette obsolescence programmée il faut l’aider à s’imposer, il faut

pour cela alimenter une nécessaire mise en cause sur le fond des armes nucléaires et de la

dissuasion.

Les experts peuvent toujours souligner que l’arme atomique n’a pas été utilisée depuis

Hiroshima et Nagasaki pour s’en féliciter en célébrant le mythe d’une arme « protectrice » et

celui de la dissuasion comme stratégie réfléchie de non-guerre… Ce discours-là n’a que trop

duré. On devrait, en revanche, s’attacher à mesurer ce que les armes nucléaires ont

objectivement « coûté » – dans tous les sens du terme – à l’humanité du fait de leur existence

même, du fait de leur accumulation, des risques immenses dont elles sont porteuses, des

relations internationales qu’elles ont contribué à façonner et du mode de développement dans

lequel elles s’inscrivent concrètement.

L’arme nucléaire, en effet, n’est pas qu’une arme, même spécifique dans sa puissance et ses

effets. Ce n’est pas qu’un système d’armes plus complexe… C’est une chaîne de moyens

scientifiques, technologiques, industriels, énergétiques et militaires. C’est une cohérence

globale politique, stratégique et économique. La dissuasion nucléaire contribue à structurer les

développements de l’ industrie de l’armement, des capacités conventionnelles, de la

technologie et de la recherche, avec des coûts d’ailleurs particulièrement élevés comme ceux

relatifs aux essais par simulation en laboratoire à l’aide du programme de Laser mégajoule.

Cette cohérence est une autre raison pour laquelle certains avancent l’idée qu’on ne peut

« désinventer » l’arme nucléaire. Celle-ci participe effectivement de la logique structurante de

la militarisation dans tous ses aspects. C’est contre cette logique d’ensemble si problématique

qu’il faut définir une alternative. L’élimination des armes nucléaires est donc aussi, en même

temps, un combat de transformation systémique pour un changement de société. Un monde

sans armes nucléaires ne serait pas simplement le monde actuel, celui dans lequel nous

vivons… les armes nucléaires en moins. Ce serait un monde rendu différent par l’expérience

des combats menés, un monde dans lequel les contraintes de la puissance, de la domination et

de la militarisation auraient moins de prise sur les grands paramètres politiques de la sécurité

collective, de l’ordre institutionnel mais aussi ceux de la science, de l’économie, de l’éducation

et de la culture. Il est donc impératif de mettre en question la puissance comme moyen et

comme finalité du capitalisme dans l’ordre mondial et contre le développement humain. Le

désarmement et l’élimination des armes nucléaires s’inscrivent dans cette ambition éthique et

politique essentielle.

Une dernière remarque. Alors que l’exigence de la protection de la nature et de

l’environnement, la recherche d’un urbanisme et d’un mode de vie écologiques et le principe

de précaution témoignent de la progression citoyenne d’une conscience commune et d’un

sentiment de responsabilité, il serait contradictoire et aberrant que la dissuasion nucléaire,

avec les dangers démesurés qu’elle représente, puisse subsister comme conception dominante

de la sécurité dans le monde. L’enjeu climatique commence à être pris en compte. Des

mesures collectives, voire contraignantes, de réduction des facteurs de risque sont négociées

(laborieusement, il est vrai). L’enjeu des armes nucléaires, autre grand défi planétaire, devrait

susciter de la même manière des mesures de prévention contre les menaces à la paix, et pour

un désarmement véritable. Avec la sécurité, le désarmement devrait enfin être inscrit comme

un but… pertinent dans la Charte des Nations-Unies.

Il faut donner du sens à l’action politique dans une période de crise générale de la

globalisation capitaliste. Une période, certes, de violences, d’instabilités et d’incertitudes

majeures… mais une période qui appelle des projets politiques, des ambitions sociales et des

réponses d’envergure à construire dans tous les domaines face aux grands défis de classe, mais

aussi de civilisation, que sont la transformation du mode de développement et l’enjeu

climatique, les migrations, la paix et la sécurité pour les peuples.

 

Sur la crise de la politique européenne de l’asile et des migrations et sur la Syrie.

Couper les barbelés de l’exil et de la guerre

10 septembre 2015

Pour le Président de la République, le droit d’asile c’est l’âme et c’est la chair de la France, c’est un principe de notre République inscrit dans notre Constitution, et c’est aussi – rappelle-t-il lors de sa conférence de presse le 7 septembre 2015 – une règle de l’Union européenne. Au-delà de l’hommage ainsi rendu aux grands principes, qu’en est-il des engagements réels ?

Dans les deux prochaines années, 24 000 réfugiés devaient être accueillis en France conformément au plan de la Commission de Bruxelles pour un système permanent et ouvert (sans plafond nationaux chiffrés) de répartition obligatoire des réfugiés. Mais ce plan prévoit maintenant de répartir immédiatement non pas 120 000 mais 160 000 personnes dans l’UE. Les chiffres vont donc évoluer. C’est le début d’une tentative de politique européenne. Celle-ci se heurte cependant à de sérieuses divergences nationales au sein de l’Union. Quant aux chiffres jusqu’ici évoqués, leur pertinence paraît faible. L’ONU prévoit maintenant près d’un million d’entrées d’ici fin 2016 (400 000 en 2015 et 450 000 en 2016). Aujourd’hui, plus précisément au 1er août 2015, 225 000 personnes sont déjà entrées dans l’UE par la mer Méditerranée… et combien par les Balkans ? Alors que le nombre d’entrants par la Grèce a augmenté de 750 % en 2015 par rapport à 2014. A ce rythme qui s’accélère chaque année, en particulier depuis 2012, les pays de l ‘UE n’auront aucune chance de pouvoir sortir d’une crise qui les déborde littéralement. Sauf changements de politique, et initiatives à la hauteur… C’est une bataille sur un enjeu majeur.

On peut – il le faut – dénoncer la consternante et brutale fermeture hongroise et certaines politiques du même genre, singulièrement dans des pays d’Europe centrale… mais on ne peut oublier que l’effort d’accueil (près de 50%), depuis 2011, repose essentiellement sur 2 pays : l’Allemagne et la Suède. Même la Hongrie, la Serbie, la Bulgarie et quelques autres – essentiellement des pays de transit, il est vrai – font mieux que la France. Celle-ci fait donc traditionnellement partie des États les moins positifs, les moins accueillants… On constate un vrai problème de la nature des choix français et de leur sincérité. Mais ce n’est pas le seul problème.

Vers un durcissement de la politique européenne

Il faut une réponse immédiate et d’ampleur à ce qui s’impose comme une crise résultant du nombre historiquement massif de personnes candidates au statut de réfugié, donc de demandes d’asile. Ces personnes sont légalement sous protection internationale, ils ont des droits définis par convention internationale (la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés). Les pays de l’Union européenne peuvent d’autant moins y échapper que le respect du droit constitue – en théorie du moins – un autre grand principe de base de l’Union. Et là… le droit devient très utile, précisément pour faire la différence avec les migrants dits économiques qui n’accèdent pas à ce droit international. L’émigration, en effet, est un déplacement considéré comme volontaire. Les migrants peuvent donc être renvoyés par décision souveraine d’un État sur la base de son droit propre… quand celui-ci est respecté. Et d’ailleurs, dans nombre de pays d’Europe, ce droit n’a cessé de subir des changements restrictifs. Le glissement sémantique très appuyé de « migrant » à « réfugié » correspond à une réalité dramatique (22 000 morts depuis 2011), mais il a aussi une signification politique moins avouable.

Répétons-le, la tragédie syrienne et d’autres conflits meurtriers obligent à une action déterminée pour tous ceux qui demandent le bénéfice du droit d’asile. Mais comment distinguer, pour nombre de pays, les facteurs déclenchant, les motivations, les raisons profondes des migrants ? Bien souvent, les motifs économiques, politiques, sécuritaires se mêlent étroitement dans le désir irrépressible de l’émigration. L’insécurité, la peur et la misère se cumulent dans l’aspiration à l’exil quel qu’en soient les risques… même si, le plus souvent, ce sont les moins pauvres, les plus qualifiés qui réussisent à partir.

Cette insistance à distinguer réfugiés et migrants paraît annoncer un nouveau resserrement de la politique migratoire générale des Européens. Cette politique, déjà fondée depuis des années sur un tri ultra-sélectif et répressif des migrants risque bien de subir un durcissement habilement dissimulé sous les obligations d’une urgence légitime.

François Hollande, en effet, a rappelé que la politique européenne de gestion des migrations s’accompagnera d’un contrôle renforcé aux frontières de l’UE, de l’installation de « centres d’identification et d’enregistrement » et d’une forme de sélection ou de tri entre ceux qui peuvent être accueillis et ceux qui doivent être reconduits. Pour que tout le monde l’entende bien, le Président de la République l’a d’ailleurs répété lors de sa conférence de presse : « … ne pas accorder de droit à ceux qui ne peuvent pas y prétendre ».

Le durcissement de la politique migratoire européenne est corroboré par la volonté affichée de l’élaboration d’une liste de « pays sûrs ». Tout ressortissant d’un pays de cette liste serait ainsi refoulé à son arrivée dans l’Union européenne, au nom du caractère « sûr » du pays d’origine. Sûr… de quel point de vue ? A partir de quels critères ? Le contexte de crise générale et d’instabilité partagée fait que la chose n’est pas si simple. Le risque le plus évident est de voir des personnes refoulées automatiquement, sans prise en compte de leur situation personnelle réelle, sans recours individuel possible alors que le droit d’asile est un droit attaché à la personne et ne peut se confondre avec les pratiques d’un couperet administratif.

Il est aussi question de la mise en place d’un dispositif assurant des retours rapides et effectifs – y compris collectifs – de ceux qui ne peuvent prétendre être accueillis en Europe. La nouvelle politique européenne d’asile et d’immigration qui se dessine s’annonce plus restrictive encore que celle que nous connaissions jusqu’ici.

François Hollande demande d’ailleurs l’installation de centres de gestion des migrations « de l’autre côté de la Méditerranée »… Cette idée de centres de tri sur le continent africain – car c’est bien de cela dont il s’agit – n’est pas nouvelle. Il fut un temps où cela suscitait quelque indignation. Aujourd’hui, la chose s’est politiquement banalisée au point où Nicolas Sarkozy peut même proposer des centres de rétention dans les pays d’origine… Cela semble, en vérité, peu réaliste. Allez donc installer un tel centre en Syrie ou en Libye… C’est en revanche très significatif de cette volonté, assez commune en Europe, d’impliquer les pays du continent africain, y compris ceux du Maghreb, dans le contrôle, la maîtrise et le tri des migrants. Cachez donc au Sud, cette répression qu’on ne saurait voir au Nord… On en a pas terminé avec l’escalade de l’exclusion sécuritaire.

La responsabilité des puissances européennes et occidentales

Stigmatiser Victor Orban, le Hongrois dresseur de murs en barbelés, est parfaitement justifié. Dénoncer Marine Le Pen qui veut fermer toutes les portes aux migrants est vraiment nécessaire. S’indigner de l’attitude des Émirats du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, Koweit…), ces voisins du monde arabe qui refusent d’accueillir le moindre migrant, relève d’une bonne santé politique… Mais ces comportements d’extrême droite ou ultra-réactionnaires ne doivent pas cacher la forêt des arrières pensées, des calculs ou des intérêts économiques de l’ensemble des dirigeants européens.

Ces derniers, la France et la Grande-Bretagne en particulier, et l’OTAN, portent une lourde responsabilité, par exemple, dans la déstabilisation de la Libye et de l’Afrique sahélo-saharienne, cet immense espace d’insécurité élevée où la vulnérabilité sociale est forte. La guerre de l’OTAN a provoqué l’explosion d’un chaos sécuritaire propice au terrorisme, qui pousse à l’émigration. Devant le chaos libyen, certains n’hésitent pas à parler d’une « nouvelle Somalie » possible aux portes de l’Europe…On voit ainsi que les politiques de puissance et l’exercice de la force n’apportent pas les solutions nécessaires. C’est au contraire une cause majeure du problème.

Plus généralement, cette crise européenne de la politique des migrations et de l’asile est aussi le révélateur d’un échec majeur, celui de la politique de coopération au développement définie en 1975 pour les relations de la Communauté européenne avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (CEE/ACP), et définie aussi, en 1995, pour l’établissement d’un partenariat avec les Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM). Ces 2 grand engagements politiques portaient la marque de l’époque. Les ambitions initiales étaient contradictoires, avec certains aspects positifs. Ces aspects ont été laminés et quasiment anéantis par des « réformes » néo-libérales imposées au début des années 2000. Ces réformes ont transformé la relation CEE/ACP et le partenariat euro-mediterranéen en zones de libre-échange favorables au (et faites pour le) capital privé et les intérêts des Etats européens. Le développement ? Comment pourrait-il en être question dans un tel cadre qui est celui de la loi du plus fort et des multinationales dans la concurrence ouverte et dans la recherche du moins disant social et salarial au Sud. Pour faire bonne figure François Hollande annonce un sommet international sur les migrations, le développement, l’aide et les investissements en Afrique, à La Valette, les 11 et 12 novembre 2015. Les sommets… c’est pratique : ça permet un affichage…Mais qui peut croire que l’Union européenne pourrait si peu que ce soit modifier l’orientation néolibérale, concurentielle et prédatrice qu’elle a mis tant de soin à imposer à ses partenaires d’Afrique ?

La problématique européenne des politiques migratoires et d’asile n’est pas qu’un enjeu « conjoncturel » issu des guerres et des situations conflictuelles au Proche-Orient et en Afrique. La distinction entre réfugiés et migrants peut s’expliquer en droit (et ce droit là ne doit pas être mis en cause), mais elle paraît, en revanche dépassée dans les réalités sociales du monde actuel. C’est une problématique qui touche à l’incapacité des pouvoirs européens à faire face à des évolutions structurelles de longue durée et à des crises aux multiples dimensions. Les migrations deviennent de vastes déplacements de populations pour des raisons économiques, politiques, sécuritaires, climatiques…Elles se développent dans un monde en crise générale et systémique, celle d’un capitalisme globalisé, producteur d’inégalités, de vulnérabilités, de tensions, d’humiliations et de frustrations sociales et démocratiques immenses… avec des modes de gestion qui conduisent à de véritables impasses. Le défi est considérable. Il s’agit de savoir comment analyser pour pouvoir maîtriser les changements mondiaux de notre période. Il est nécessaire de définir une vision d’avenir et les conditions politiques indispensables pour faire converger les actions et les propositions positives qui émergent du débat public. Il n’en manque pas. L’exigence d’inscrire de vraies réponses immédiates dans une analyse critique et une ambition d’avenir est très forte, précisément parce que l’on touche aujourd’hui aux limites des politiques mises en oeuvre et à ces impasses dramatiques auxquelles elles conduisent.

Bombarder en Syrie ?

Le Président de la République a annoncé un changement de stratégie en Syrie – lié à la question migratoire – pour un engagement militaire direct avec des vols de reconnaissance assurant la collecte du renseignement, comme préalables à des frappes aériennes sur des objectifs liés à l’État islamique – ou Daech. Rien n’est vraiment précisé et ce qu’on appelle les « buts de guerre » restent dans un flou certain.

On ne peut s’en étonner.

Premièrement, l’annonce présidentielle est d’abord une posture politique et électorale. Dans un contexte d’inquiétude, c’est une façon de se mettre à l’initiative sur une thématique militaire (celle du chef de guerre) d’autant plus « payante » dans l’opinion qu’elle permet de montrer de la fermeté, de la détermination…et d’avancer sur le même champ qu’une bonne partie de la droite. Celle-ci se permet d’en rajouter. Nombre de responsables des Républicains, en effet, appellent maintenant à une intervention au sol.

Deuxièmement, on sait que les frappes aériennes sont d’une efficacité très relative. Nul ne peut espérer vraiment faire reculer et anéantir Daech par ce seul moyen. L’expérience le démontre. Cette réalité permet à la droite de justifier la nécessité d’une guerre sur le terrain avec l’envoi de troupes occidentales, notamment françaises en Syrie… Mais des frappes aériennes de la France ne changeront vraisemblablement pas grand-chose sur le plan militaire. D’abord parce qu’elles seront forcément limitées par le niveau des capacités françaises, et ensuite parce que de telles frappes sont inadaptées à la nature d’un conflit de ce type. Mieux vaut donc pour François Hollande rester dans un flou…stratégique.

Troisièmement, on observe à quel point François Hollande a mangé son chapeau, des larges bords jusqu’à la plume. Le volontarisme d’hier est balayé, et les choix français s’avèrent inopérants. La France dit soutenir une opposition syrienne modérée mais celle-ci n’a plus vraiment de crédibilité face à un djihadisme conquérant. Elle se refusait de bombarder Daech en Syrie… précisément là où cette armée aux pratiques de sauvages possède son sanctuaire principal. Elle se dit maintenant favorable à un règlement qui incluerait des éléments du régime, mais – de son propre fait – elle n’a plus d’ambassadeur à Damas pour y contribuer. Elle se dit en faveur d’une nouvelle conférence de Genève pour une solution politique concernant la Syrie, mais c’est Washington, en convergence avec La Russie notamment, qui en a ouvert la possibilité avec l’accord sur le nucléaire iranien dans la négociation duquel la France a en permanence marqué sa réticence. Enfin, alors que les États-Unis et l’OTAN affirment s’inquiéter d’un renforcement de la présence et de l’aide russe au régime de Bachar Al Assad (qui pourrait s’en étonner?), tout montre que des initiatives diplomatiques devraient être prises afin de relancer la concertation justement avec la Russie pour rendre le chemin d’une solution politique enfin praticable. La France, dans ses crispations, ses volte-face et ses surrenchères, ne part pas la mieux placée pour ouvrir une voie nouvelle de ce type… mais elle devrait pourtant s’y engager avec détermination.

L’urgence est de rassembler les conditions d’un accord multilatéral – par exemple sous l’égide de l’ONU – par une concertation de l’ensemble des pays concernés, notamment ceux du Conseil de Sécurité avec chacun de ses membres permanents, avec les pays de l’Union européenne, l’Iran, l’Arabie Saoudite… Après 5 années de guerre et d’horreurs, après 240 000 morts, une action collective devrait légitimement s’imposer. Est-ce trop demander ?

– Faire reculer Daech sur le terrain suppose une aide politique et militaire aux États de la région et à certaines forces en particulier les kurdes afin de pouvoir réduire les milices armées de l’État islamique. Ce qui signifie notamment une intervention diplomatique collective vigoureuse auprès de la Turquie qui est un des principaux obstacles à une solution politique. Ankara n’a joué jusqu’ici qu’un rôle néfaste de soutien objectif, sinon direct, à Daech tout en provoquant et en attaquant les kurdes pourtant explicitement disposés depuis longtemps à la négociation. Revenir à la responsabilité collective est la première exigence.

– Une alternative politique en Syrie doit être recherchée de la même manière. Il faut susciter l’installation d’un pouvoir de transition excluant les courants djihadistes et incluant toutes les forces ouvertes à un changement démocratique et décidées à en finir avec la guerre. Une telle issue peut recueillir les consensus politiques nécessaires. Il est urgent de sortir la population syrienne de la tragédie permanente des bombardements criminels du régime et des agressions d’une effarante cruauté perpétrées par l’État islamique. Tout doit être fait pour redonner un espoir au peuple syrien.

– C’est pour ces objectifs que la France et ses partenaires européens doivent agir. Une intervention militaire doit être exclue. Une telle logique de guerre serait un piège pour les Occidentaux et une bénédiction pour Daech et le djihadisme qui se verraient encouragés dans l’ensemble du monde arabe et au-delà à venir combattre ceux qu’ils appellent les « infidèles ». La France sera-t-elle à la hauteur ?

Gaza Un rapport explosif…

Gaza : tirer les enseignements d’un rapport explosif

Déclaration de l’Association France Palestine Solidarité

La Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) vient de publier un rapport explosif sur la situation dans la bande de Gaza. Il arrive à la conclusion que « Si le blocus actuel persiste et que les niveaux de l’aide des donateurs restent insuffisant, (…) Gaza ne sera pas économiquement viable et la situation socioéconomique déjà lamentable ne pourra que se détériorer davantage. D’où, probablement, une multiplication des conflits, une pauvreté de masse accrue, un chômage encore plus élevé, des pénuries d’électricité et d’eau potable plus nombreuses, une insuffisance des soins de santé et un effondrement des infrastructures. En bref, Gaza sera invivable. »

On peut se demander s’il a été véritablement lu.

Que nous dit-il en effet, avec une analyse fine de données démographiques, économiques, sociales et politiques, sinon qu’en poursuivant sur la trajectoire actuelle ce seront bientôt deux millions de personnes qui n’auront d’autre horizon que se jeter à la mer pour échapper à des conditions littéralement invivables. Attendons-nous alors à ce que, comme aujourd’hui avec les réfugiés de Syrie, l’Europe ne découvre brutalement une réalité insupportable qu’elle refusait de regarder en face.

Ne rien faire pour lever le blocus israélien et imposer une solution politique conforme au droit c’est accepter de voir, d’ici 2020, des centaines de milliers de Gazaouis, dans leur majorité déjà réfugiés, se presser aux portes de l’Europe pour fuir ce territoire devenu invivable. Il est temps d’appliquer la résolution 1860 du Conseil de sécurité de l’ONU qui, déjà en janvier 2009, soulignait la nécessité de « faire en sorte que les biens et les personnes puissent emprunter régulièrement et durablement les points de passage de Gaza  ».

Nous savons pourtant quels sont les termes de la solution. La communauté internationale a la possibilité d’agir en faisant appliquer les principes fondateurs de l’ONU sur le droit des peuples, c’est à dire en contraignant Israël à respecter et appliquer le droit international. Au lieu de cela, la France se borne à des déclarations de principe sans effet, laissant se poursuivre en toute impunité un processus mortifère de colonisation, de dépossession, d’éviction de la population palestinienne.

Il est urgent pour la France comme pour les autres pays européens d’ouvrir enfin les yeux. Prendre les moyens d’imposer une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens, ce n’est pas simplement choisir la justice. C’est aussi vouloir sortir d’une spirale du chaos dont nous aurons tous, sinon, à payer le prix.

Le Bureau national


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