Ukraine : sur quelques enseignements d’une crise géopolitique.

Contribution au Colloque «Face à la Guerre – 1915-2015 », organisé par déi Lénk et European Left (la Gauche unitaire européenne).

Luxembourg – 25 et 26 septembre 2015

Nous parlons d’une « crise ukrainienne ». Il s’agit aussi et peut-être davantage d’une crise géopolitique européenne et internationale. Ce qui n’efface pas, évidemment, les problématiques ukrainiennes internes. Elles font partie du problème d’ensemble… mais je ne vais pas les traiter ici.

Cette crise ukrainienne (j’utilise cette formulation par facilité…) s’inscrit bien dans la période que nous vivons aujourd’hui : un nouvel état du monde qui n’a plus grand chose à voir avec la guerre froide. Pourtant, la rhétorique occidentale autour de cette crise nous ramène l’esprit de la guerre froide.

Est-ce par inaptitude à replacer, à interprêter une crise OTAN/Russie dans ce nouvel état du monde ? Il est vrai que les concepts issus de la Guerre froide gardent leur propre inertie. Mais il est vrai aussi que cette crise a des causes qui rappellent l’antagonisme des blocs et la confrontation Est/Ouest d’hier.

Cette rhétorique de la Guerre froide, n’a-t-elle pas surtout pour vocation de légitimer une forme de diabolisation de Poutine et de la Russie en qualifiant celle-ci de menace stratégique ?

La crise ukrainienne est, en effet, l’occasion de mettre en exergue ce que beaucoup appellent un « problème russe ». Pourquoi un « problème russe » ? La réalité est, en fait, une problématique différente. C’est une confrontation de puissances dans une hiérarchie des hégémonies. Un confrontation d’intérêts de puissances, dans laquelle chacun a ses propres ambitions et sa propre responsabilité historique et politique. La Russie de Poutine n’est certainement pas une référence ni pour le droit, ni pour le respect des normes internationales les plus reconnues, mais qui pourrait aujourd’hui se croire suffisamment légitime pour dicter de telles normes ou simplement pouvoir s’y référer sans hypocrisie ? L’enjeu n’est-il pas d’abord la politique de refoulement mise en œuvre par les puissances occidentales depuis la chute du mur pour faire reculer et sortir la Russie de ses zones d’influence ?

La rhétorique occidentale sur la crise ukrainienne présente ainsi une double caractéristique :

Premièrement, elle reprend des thématiques de la Guerre froide, parfois jusqu’à la caricature. Des responsables politiques et des experts ont fait état, par exemple, d’une menace d’invasion en Europe et d’une menace nucléaire russe. Mais la confrontation n’a jamais atteint ni un tel ordre stratégique, ni un tel niveau de gravité. Les risques sont considérables mais l’escalade reste pour l’essentiel contrôlée. Ce que confirment d’ailleurs la signature des accords de Minsk.

Deuxièmement, la pertinence du débat politique et médiatique général sur cette crise s’en est trouvé singulièrement affaiblie, faute de traiter les vraies questions. Bien des responsables politiques français situent l’origine de la crise, en novembre 2013, avec le choix de Victor Yanoukovitch de suspendre les négociations avec l’Union européenne, et de renoncer à la signature de l’accord d’association UE/Ukraine. Toutes les chronologies diffusées par la presse commencent par ce fait politique là. L’accord d’association UE/Ukraine n’aurait pour fonction que d’améliorer les normes commerciales des échanges réciproques… On est prié de penser que l’UE est toujours neutre et que les responsabilités sont forcément ailleurs.

On peut considérer le choix de Yanoukovitch comme un facteur déclenchant des événements dans un contexte de vives tensions internes à l’Ukraine. Mais les raisons de fond de la crise – en tous les cas en France – ont été pour l’essentiel écartées du débat public. Comme si les tensions et les rivalités dans la relation entre la Russie et les puissances occidentales et leurs institutions d’intégration (UE et OTAN) n’avaient aucune importance… C’est bien un rapport de force qui s’est institué et qui, dans les faits, surdétermine la crise ukrainienne, amplifie les tropismes politico-culturels et les divisions historiques de l’Ukraine.

La crise ukrainienne s’inscrit dans le présent et la longue durée. Elle s ‘inscrit aussi dans les enjeux énergétiques et dans les tensions sur les échanges de gaz entre l’Ukraine et la Russie mais aussi entre l’UE et la Russie. Le prix du gaz russe ayant suivi les évolutions heurtées des relations bilatérales conformément à ce qu’on appelle la « doctrine Lavrov » : le prix du gaz n’est pas le même pour les pays amis de ce qu’on appelle « l’étranger proche » qui bénéficient de tarifs préférentiels, et pour les pays appartenant au bloc euro-atlantique, pays pour lesquels les prix mondiaux doivent s’appliquer.

L’enjeu gazier tend à confirmer la dimension d’abord géopolitique de la crise. La Russie tente d’écarter l’Ukraine, aujourd’hui pays de transit des livraisons aux pays de l’UE, par des gazoducs suivant des voies plus au Nord ou bien plus au Sud, ou bien en cherchant des pays acheteurs hors continent européen, par exemple la Chine avec laquelle un méga-contrat gazier sur 30 ans a été signé en mai 2014 à Pékin.

L’emprise des politiques de puissance dans la crise ukrainienne est donc dominante. John Mac Caïn, ex-candidat à la Présidence des États-Unis contre Barak Obama l’a illustré à sa façon en allant s’exclamer sur la Place Maïdan « l’Amérique est avec vous ! »

Lorsque la crise éclate, l’OTAN prépare son sommet de Newport pour septembre 2014. Certains experts et responsables politiques sont préoccupés par ce sommet. Son ordre du jour n’a rien d’exceptionnel avec des thématiques organisationnelles et politiques parfois qualifiées de banales. De plus, l’OTAN est en échec en Afghanistan, la plus importante opération militaire dans l’histoire de l’Alliance. Les Talibans sont encore à l’offensive. Le pays n’est pas stabilisé. La stratégie occidentale ne fonctionne pas. Dans ce contexte, tenir un sommet pour en tirer les enseignements de n’est pas une perspective enthousiasmante pour les 28.

La crise ukrainienne va donner une toute autre dimension à ce sommet, et un tout autre rôle à l’OTAN. Les puissances occidentales vont y traiter moins la crise elle-même que les rivalités de puissances, les rapports de forces qui vont s’y exprimer.

— Dans le bras de fer qui s’est ouvert, le G8 de Sotchi est annulé et l’Alliance annonce un gel et une révision complète de la relation OTAN/Russie. Ainsi, les cadres institutionnels qui – au delà de leur caractère peu démocratique – auraient pu être utilisés pour des négociations et des compromis sont tout simplement mis à l’écart alors qu’ils ont précisément pour vocation initiale d’offrir un espace de concertation en cas de différends…

— La crise est délibérément dramatisée pour pousser à la confrontation politique et pour légitimer la nécessité d’un réarmement des Européens. Anders Fogh Rasmussen, Secrétaire général de l’OTAN, qui doit alors finir son mandat, a d’ailleurs préparé le sommet de Newport par une tournée européenne, en tenant partout, y compris en France, un discours sous forme d’appel très insistant – et quelque fois brutal – au réarmement européen.

Non seulement le sommet de Newport pourra ainsi être présenté comme un sommet offensif d’initiatives mais il répond à une exigence stratégique occidentale dans un contexte d’échecs stratégiques en Irak, en Afghanistan, en Libye… Il fallait donc renforcer l’ Alliance, lui redonner une grande mission hégémonique, une raison d’être impérative… La crise ukrainienne apportait les raisons décisives à cette revalidation. Les puissances occidentales ont accompagné ce processus en réafirmant une démarche unilatérale, en réutilisant une rhétorique de bloc, et en redéfinissant la Russie comme adversaire stratégique global.

L’objectif reste cependant toujours le même : tenter d’extraire l’Ukraine et la Géorgie de l’aire d’influence russe, les intégrer dans l’espace sous domination euro-atlantique avec l’Union européenne et l’OTAN.

On peut en déduire sans exagération que les aspirations démocratiques du peuple ukkrainien – ou en tous les cas d’une partie des Ukrainiens – passent bien après les enjeux de cette confrontation de puissance dans laquelle chacun joue sa propre partie. Et le régime qui s’est installé à Kiev associe une extrême droite violente et anti-communiste qui continue de peser sur un pouvoir qui ne refuse rien aux occidentaux.

La Russie, plus réactive aujourd’hui, n’a pas accepté la poursuite d’un refoulement stratégique vécu comme une humiliation nationale. Et l’annexion de la Crimée, trouve – à côté de l’histoire complexe de cette péninsule, et au delà des questions de droit – une motivation essentielle dans le refus de risquer que la flotte russe de la Mer Noire puisse se trouver incluse dans un espace sous domination otanienne.

La liberté et la souveraineté de chaque peuple et de chaque pays de choisir son régime, ses propres stratégies, ses alliés… ne peut être mise en cause. Ce qui fait problème, c’est cette volonté néo-impériale de refoulement stratégique de la Russie depuis 1991 accompagné d’un rejet, par les puissances occidentales, de toute concertation et négociation. C’est le traitement des problèmes hors de toute considération collective, dans l’ignorance affectée des intérêts russes.

C’est l’unilatéralisme des principales puissances – États-Unis et Russie en particulier – qui a dominé la crise ukrainienne dans son escalade. Cette crise, évidemment, a ses gagnants et ses perdants, ou ses victimes.

Cette crise s’est montrée très utile pour les Etats-Unis et leurs alliés de l’Alliance atlantique. Elle a contribué au renforcement de leur défense collective dans le cadre OTAN, et légitimé la nécessité d’un réarmement européen qui s’est inscrit dans les décisions du sommet de Newport. Celui-ci, en effet, a indiqué que chaque état membre doit dépenser au moins 2 % du PIB pour ses dépenses militaires et 20 % de ces dépenses là en nouveaux équipements majeurs. Savoir si ces prescriptions seront respectées est une autre histoire… Mais cette crise s’est aussi montrée utile pour la Russie de Poutine qui a démontré dans cette situation de tension internationale un renouveau nationaliste et une capacité d’initiative et d’affirmation de puissance.

Le peuple ukrainien, qui a subi les effets dévastateurs et meurtriers des combats et des bombardements intensifs d’artillerie lourde, est la première victime de cet affrontement stratégique important en Europe. L’Ukraine est plus divisée et affaiblie que jamais alors qu’une négociation collective aurait pu et dû contribuer à un accord de coopérations multiples de Kiev tant avec l’Union européenne qu’avec la Russie, dans l’intérêt de tous. Et l’intérêt de tous c’est certainement une Ukraine dégagée de toute domination qu’il s’agisse des pays de l’OTAN ou de la Russie.

La principale perdante de cette crise est l’Union européenne qui dévoile une fois encore son inexistence stratégique. Elle s’est définie, y compris par les traités, comme l’obligée politique de l’OTAN, ce qui la rend incapable de définir une politique étrangère autonome, complémentaire de celle de chacun des États membres, et qui soit une contribution indépendante et positive pour la sécurité collective et pour la paix. Tous les voisinages de l’Europe sont des zones de crise et de guerre. Mais les 28 n’ont pas de réponse commune à apporter. On voit d’ailleurs cette réalité se manifester de terrible façon sur la question des politiques d’asile et des migrations. En outre, les logiques de puissance conçues pour faire reculer la Russie laissent le champ libre à d’autres…en particulier à la coopération sino-russe et aux ambitions des autres émergents… L’Union européenne s’inscrit négativement dans les enjeux actuels et futurs des échanges mondiaux alors que l’affirmation de nouvelles puissances dessine une configuration mondiale très différente avec une redistribution de la puissance. Il est nécessaire de repenser dès aujourd’hui un ordre marchand trop inégalitaire et trop hiérarchisé que l’accord transatlantique sur le commerce et les investissements va encore aggraver. L’Union européenne, dans sa dépendance stratégique et son libéralisme économique autoritaire et régressif, n’a ni la capacité politique propre, ni les moyens d’un acteur capable jouer un vrai rôle positif dans le monde. Sa faiblesse la divise. C’est un problème et surtout un grand enjeu politique pour les progressistes et pour toutes les forces de la transformation sociale en Europe. C’est aussi ce que nous dit cette crise ukrainienne : nous avons besoin d’un nouvel ordre social et mondial.

Cette crise est porteuse d’un enseignement décisif : sortir de la confrontation stratégique, des tensions et d’une nouvelle course aux armements nécessite d’en rechercher les conditions politiques.

La Russie et l’Union européenne se situent sur le même espace continental et elles se croisent à bien des moments de l’histoire. Leurs conceptions politiques diffèrent sérieusement mais toute réponse aux défis mondiaux et européens implique de faire de la Russie un partenaire ou un acteur à respecter dans l’égalité et le respect mutuel. La construction d’une nouvelle architecture de sécurité collective en Europe s’impose. Un tel projet, évidemment, n’est pas inscrit dans les visées de l’OTAN tellement il est contradictoire avec une pensée stratégique dominée par les intérêts de puissance et la priorité donnée à la politique de force. Un nouvel ordre européen de sécurité, stable et inclusif, est nécessaire. Il doit valoriser les institutions pan-européennes existantes (OSCE, traités de désarmement…) ou être à l’origine de nouvelles formes d’accords multilatéraux ou d’institutions. La concertation, le multilatéralisme doivent primer sur l’affirmation de la puissance et la recherche de la confrontation. Maintenir un cadre de dialogue permanent doit ainsi contribuer à résoudre les problèmes de façon négociée et si possible préventive.

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