» Il y a urgence à penser une mondialité solidaire…  » Interview à La Marseillaise, 25 octobre 2015

Avec « Penser l’après… » Jacques Fath, ancien responsable des relations internationales du PCF, livre une analyse sur l’ordre mondial. Et les pistes pour le changer.

Interview réalisée par Sébastien Madau, Rédacteur en chef.

Avec « Penser l’après… »,Penser l'après. Jacques Fath Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde

L’actuel cadre des relations internationales

n’est pas des plus

réjouissants. Comment l’expliquer ?

Nous vivons une crise de grande ampleur,

une accélération de l’Histoire qui témoigne

d’un besoin de transformation sociale. Même

aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, des

expressions politiques traduisent cette attente.

Cela mérite réflexion.

Comment renverser la tendance qui

pour beaucoup semble irréversible ?

Nous nous devons de produire une analyse

critique des réalités avec la vision et l’ambition

d’une société nouvelle et d’un autre ordre

international. C’est une façon de s’identifier

comme porteurs d’avenir. C’est compliqué

car nous construisons pour demain tout en

vivant dans le temps politique de l’immédiat

et des solutions immédiates.

Quel aura été le plus grand fléau des

dernières décennies ?

Incontestablement – sur l’international –

les guerres : en Afrique, au Proche-Orient,

contre le peuple palestinien… Les conflits, les

inégalités, les humiliations, les dominations

ont créé un état de violence et d’insécurité

majeure pour les peuples et le monde. Du

coup, pour les communistes, les progressistes,

c’est toute une vie militante consacrée

à la solidarité, à la justice, à la démocratie,

à la paix.

Que serait une vision progressiste de la

sécurité du monde ?

Le terme de sécurité peut interroger. Mais

je crois à son bien-fondé dans un contexte

de crise. Il faut répondre en construisant de

la sécurité économique, sociale, écologique,

institutionnelle.

Cette insécurité mondiale n’est-elle pas

la conséquence d’un échec de l’ONU ?

Si l’ONU n’existait pas, je ne sais pas dans

quel monde nous vivrions. Elle reste un

cadre universel et légitime indispensable.

Elle devrait être réformée pour renforcer les

pratiques du multilatéralisme, empêcher son

instrumentalisation. L’ONU est en danger.

L’urgence est de la préserver.

« Il faut une rupture, mettant en cause jusqu’à l’existence même de l’Otan»

L’ordre mondial ne sera-t-il pas le même

tant qu’existera l’OTAN ?

Avec la chute du Mur, en 1989, on pouvait

penser à sa disparition. Mais les puissances

occidentales ont choisi de la conserver pour

faire valoir leurs intérêts stratégiques et leur

visées hégémoniques. En France, un gouvernement

dirigé par le PS s’est s’inscrit dans

cette logique de type néo-impérial. Sarkozy

avait engagé le processus de réintégration

dans l’organisation militaire de l’OTAN,

Hollande a entériné ce choix qui nourrit les

conflits et les ventes d’armes dans le contexte

international d’une course aux armements

qualitativement nouvelle. Il faut une rupture

mettant en cause jusqu’à l’existence de

l’OTAN.

En Syrie, la situation a échappé à tout

le monde, et l’heure est à l’urgence.

Effectivement. Nous sommes devant un

cumul de problèmes : pauvreté, despotismes,

corruption, déstabilisation sociale et institutionnelle,

expansion du terrorisme, fruit de

la crise et des guerres de domination. Et les

bombardements de la France, dans le cadre

de la coalition dirigée par Washington, ne

sont qu’une posture militarisée dans un

contexte préoccupant. C’est le multilatéralisme

onusien qui devrait être le cadre

des solutions et des négociations pour une

issue politique en Syrie, pour une réponse

sécuritaire régionale commune à l’offensive

du djihadisme armé. Devant de tels défis la

responsabilité collective devrait l’emporter

dans une concertation qui n’exclut personne,

ni la Russie, ni l’Iran.

Mais comment cultiver ce besoin de

sécurité en temps de paix ?

Penser l’après signifie construire les conditions

d’une Sécurité humaine (un concept

de l’ONU) et de développement social pour

tous. C’est parce que cette exigence a été sacrifiée

sur l’autel des intérêts de puissances

et des politiques néocoloniales que l’on se

retrouve devant des crises qui appellent des

réponses immédiates difficiles à mettre en

oeuvre. Les peuples paient cher les violentes

politiques d’exploitation et de domination

capitalistes. Plus les urgences se font pressantes,

plus elles poussent à penser l’après

pour construire une mondialité solidaire.

Cela impose un effort de créativité politique.

Cet été, les rapports internationaux se

sont portés sur la Grèce. Est-on éloigné

des problématiques de sécurité?

Pas du tout. Le rapport est même évident!

Nombre de pays sont placés sous ajustement

structurel c’est-à-dire sous conditionnement

néolibéral draconien. C’est le cas de la Grèce.

L’ultralibéralisme produit les conditions de

l’affaiblissement économique, du démantèlement

social, de la déliquescence des Etats.

Cela crée une prédisposition aux conflits.

L’Europe est touchée différemment du fait

de son niveau de développement et de ses

systèmes institutionnels. Mais chaque fois,

la logique de la déstructuration des sociétés

se met en marche lorsque les peuples, sous

contrainte extérieure, n’accèdent plus aux

moyens suffisants pour leur développement.

Depuis 1945, la question de l’armement

nucléaire a cristallisé les positions.

Pour le 70e anniversaire des bombardements

atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, on

attendait un vrai débat sur ces questions.

Il a été contourné. Durant la guerre froide,

la question était centrale. Aujourd’hui, elle

se pose différemment. Le nucléaire militaire

n’est pas une option pertinente dans

les crises actuelles. C’est un basculement

géopolitique. Nous avons deux raisons justifiant

le combat pour le désarmement et l’élimination

des armes nucléaires. D’abord, ces

armes font peser une menace existentielle

inacceptable, des risques d’accident redoutables

et une insécurité permanente. Elles

doivent être éliminées et interdites comme

les autres armes de destruction massives

chimiques et biologiques. Ensuite, les armes

nucléaires ont perdu de leur pertinence stratégique.

Elles sont censées garantir un statut

politique de puissance dominante. D’où la

crispation française sur la dissuasion. Cette

situation explique que 159 pays de l’ONU se

sont prononcés pour leur abolition. Ce n’est

pas rien !

Comment le communiste que vous êtes a

dû « penser l’après » chute du Mur ?

Il a fallu affronter l’échec des pays dits du

socialisme réel qui se voulait une alternative

au capitalisme. Mais les communistes français

avaient déjà évolué. Nous n’étions pas

totalement désarçonnés. Aujourd’hui, c’est le

système d’exploitation et le monde du capitalisme

qui montrent leur inefficacité structurelle,

leurs dérives antidémocratiques,

leurs violences insupportables. La chute du

Mur est un appel à dépasser les modes de

développement jusqu’ici expérimentés. Mais

nous devons faire face à ce que j’appelle la

crise de la pensée stratégique : une pensée

de la guerre, de la puissance et de l’exercice

de la force, aujourd’hui en échec. Mais l’enjeu

est plus global. Il porte sur la capacité à

répondre à tous les questionnements économiques,

sociaux, écologiques et mondiaux.

A changer le monde, en quelque sorte !

« Penser l’après… Essai sur la guerre, la sécurité internationale,

la puissance et la paix dans le nouvel état du monde»

Editions Arcane 17 / 2015

Infos sur https://

jacquesfathinternational.

wordpress.com/

Désarmement nucléaire : comment faire ?

Suite à la publication, sur ce blog, du texte  « Dissuasion nucléaire : pertinence ou obsolescence ? »,  deux personnes ont sollicité mon avis sur la question d’un désarmement nucléaire unilatéral de la France. Voici ma réponse.

Je pense qu’il faut une rupture. En tous les cas, il faut faire du désarmement, un but en soi et pas seulement un des facteurs de la paix, même si la finalité de la paix est d’une plus grande portée. L’interdiction de ces armes (comme les autres armes de destruction massive, chimiques et biologiques) et leur élimination doivent être ce but… Et ne jamais hésiter ainsi à définir un objectif tellement ambitieux qu’il paraît inatteignable ou utopique aux yeux de certains…

Je n’ai pas d’illusions. Je pense que l’utopie peut être mobilisatrice et fondatrice au sens où non seulement elle définit une perspective mais elle contribue à définir qui on est, quelles sont nos valeurs et notre projet en politique. La politique, me semble-t-il, est probablement cela d’abord : des choix et des volontés, une façon d’être et de s’engager. Alain Badiou a raison d’en appeler, contre la résignation, à une « philosophie de la volonté » qui ouvre à des possibles auxquels on ne croyait pas.

Alors comment faire ?

J’ai la conviction qu’il est nécessaire de définir un horizon, une perspective, un ordre mondial différent comme référence, c’est à dire un monde de paix et de sécurité. Sécurité pour les peuples et sécurité internationale et collective. Le désarmement est un but en soi et en même temps un processus, un moyen pour construire ce nouvel ordre mondial dont le besoin se fait manifestement sentir de plus en plus fortement dans les crises multiples et les tragédies d’aujourd’hui. Le désarmement nucléaire s’inscrit dans cette démarche.

Comment la France, comme puissance dotée de l’arme nucléaire, peut-elle y contribuer ? Les autorités françaises pourraient et devraient faire des gestes significatifs susceptibles de montrer une direction : élimination de la composante aérienne de la dissuasion, mises hors d’alerte… Il y a des actes techniques et politiques possibles pour signifier une volonté… et nourrir de cette façon un débat public sur la nécessité du désarmement nucléaire. Parce que les armes nucléaires sont un danger pour la civilisation. Et parce que ces armes ont perdu la centralité stratégique qui était la leur au temps de la Guerre froide.

Plus décisif, à mon sens : la France doit contribuer à la résolution politique des conflits et prendre des initiatives pour cela. Ces conflits, en particulier au Moyen-Orient, sont pour l’essentiel liés à des enjeux stratégiques et nucléaires. Il y a la question du nucléaire iranien en cours de solution… espérons-le. Il y a l’enjeu du nucléaire israélien, lié à la question de Palestine (voir dans ce blog la critique du No 782 de la RDN) et, là aussi, à celle du nucléaire iranien. Il y a, enfin, le risque d’une prolifération élargie à d’autres puissances (Arabie Saoudite, Egypte, Turquie…) en cas d’aggravation sérieuse de la situation régionale. Une France active pour faire baisser les tensions et contribuer, dans la durée, à résoudre les conflits…c’est un atout, un moyen pour le désarmement nucléaire. C’est une bataille politique à mener.

C’est en fait tout l’esprit et les réalités des relations internationales qu’il faut contribuer à transformer. C’est l’ensemble de la politique internationale et de défense de la France qu’il faut changer… Elle en a bien besoin.

Exiger un désarmement nucléaire unilatéral de la France serait-il moins utopique, plus crédible qu’obtenir une dynamique internationale et multilatérale ? Je ne le pense pas. La crispation française paraît bien une des plus déterminées dans le monde aujourd’hui. S’il n’y a pas de consensus national sur la dissuasion nucléaire (cela n’a jamais existé), il y a bien, en revanche, une convergence évidente des forces politiques majoritaires (droite et PS) pour la dissuasion dans le contexte d’un verrouillage d’ensemble du débat public sur la question. La dissuasion nucléaire est pour la France à la fois un tabou (on en discute pas) et un totem (on est prié d’y croire sans recul critique). Mais la possession de l’arme nucléaire, pour la France, est surtout, un choix politique : s’affirmer comme grande puissance à la table des grands. Et, pour cette raison, même des gestes possibles ne sont pas prêts d’être réalisés.

Vous semblez être convaincu(e) que le désarmement unilatéral de la France pourrait faire exemple. Mais comment dissocier la France de l’ensemble des autres puissances dotées de l’arme nucléaire ? Est-ce que la sécurité internationale peut se diviser ? Même si la France désarme unilatéralement, les risques et l’insécurité internationale majeure issus de l’existence même des armes nucléaires dans le monde, subsisteraient… y compris pour la France. Nous vivons, en effet, dans un monde où la pensée stratégique est dominée par la puissance comme moyen et comme finalité, par l’exercice de la force et par l’idée fausse que la guerre est une donnée immuable de la nature humaine… alors qu’elle est d’abord le fruit de stratégies et de choix politiques. Une telle décision unilatérale – qui ne concernerait d’ailleurs qu’une petite partie des armes sur la planète – risque d’être largement interprêtée comme une acceptation assumée d’affaiblissement stratégique et politique et non comme une avancée positive.

Je ne peux vous suivre sur l’idée d’un exemple et d’une dynamique qui seraient possibles à ce niveau d’enjeu, dans l’ordre mondial actuel. La France sortirait d’un processus de désarmement unilatéral sans que la menace nucléaire ne disparaisse, sans que les insécurités internationales se réduisent si peu que ce soit. C’est l’ordre mondial dans toutes ses réalités concrètes qu’il faut contribuer à transformer. C’est un enjeu global… C’est une bataille politique qui porte sur un ordre international directement et profondément structuré par le nucléaire militaire. Nous vivons le temps des défis globaux : défi de l’écologie,défi du développement, défi de la sécurité… Nos combats doivent en tenir compte.

Je reste persuadé de l’importance d’une bataille politique et populaire nationale, européenne et internationale pour l’interdiction et l’élimination des armes nucléaires. Et cela quelles que soient les différences de positionnement dès lors qu’on partage le but.

– Il faut briser le totem du nucléaire et le mur du silence, engager des campagnes et une information critique permanente en faisant ressortir le rejet de l’arme nucléaire par une immense majorité des États du monde. Les votes aux Nations-Unies le prouvent très nettement. Il est nécessaire de montrer en quoi la dissuasion nucléaire est en train de perdre sa pertinence stratégique dans le nouvel état du monde, post Guerre froide. Expliquer en quoi l’affirmation de la puissance comme facteur stratégique et politique central contribue à aggraver les choses. Elle est, en effet, consubstantielle des politiques hégémoniques qui, dans les crises d’aujourd’hui, aggravent les conditions de la sécurité. La délégitimation de la puissance comme concept dominant est une exigence de fond si l’on veut clarifier le débat et avancer dans la construction d’une autre conception de la sécurité dans un nouvel ordre mondial.

– Il me paraît nécessaire d’exiger que le désarmement nucléaire et l’élimination des armes nucléaires, fassent partie intégrante du débat stratégique proprement dit… Que cela soit considéré comme une option légitime sur le plan politique et parlementaire, et y compris chez les militaires qui sont eux aussi, à leur façon, en débat sur la question.

– Il faut faire converger les approches dites humanitaires de désarmement nucléaire (celles qui s’attachent en particulier aux conséquences d’une détonation) et les approches centrées plus spécifiquement sur les enjeux de sécurité internationale. Toutes les approches sont complémentaires. Elles ont leur pertinence et répondent à des nécessités convergentes.

Le nucléaire militaire dans la Revue Défense Nationale, été 2015, No 782. Sept remarques critiques.

RDN-ete 2015-nucleaire-militaire

La Revue Défense Nationale (RDN) a publié un numéro intitulé « Le nucléaire militaire. Perspectives stratégiques » (No 782, été 2015). Dans un pays où le débat politico-médiatique sur la dissuasion nucléaire est traditionnellement verrouillé, une telle publication (plus de 200 pages) ne manque pas d’intérêt. Voici quelques appréciations critiques et réflexions personnelles.

1) Le débat n’est pas encore ouvert. Il semble que l’affirmation, en France et sur le plan international, d’approches contestant la légitimité du nucléaire militaire commence à obtenir de petits effets puisque plusieurs contributions s’inscrivent dans cette ligne de réflexion, et d’appel à l’ouverture du débat. On retient en particulier les contributions du Général Norlain et de Jean-Marie Collin. Cependant, 3 ou 4 textes critiques au total sur 37… c’est peu. Le débat n’est pas encore ouvert comme il devrait l’être. Il est regrettable qu’en cette année 2015, année du 70è anniversaire des bombardements américains sur Hiroshima et Nagasaki, une discussion plus large et plus contradictoire n’ai pas été tentée. Il est vrai, plus généralement, que cet anniversaire n’a pas été marqué, en France, par un débat public, politique et médiatique, suffisamment à la hauteur, sur les problématiques actuelles du nucléaire militaire. La RDN est dans un « main stream » officiel … bien français.

2) Trop peu de place à des approches innovantes. Le contenu de la revue reste globalement une illustration et une explication de la logique actuelle de la dissuasion nucléaire française. Ce n’est pas forcément inintéressant en soi – même pour ceux qui s’opposent à la dissuasion nucléaire – mais cela signe un choix d’orthodoxie officielle, et les critiques adressées aux politiques de désarmement sont quelque fois formulées avec un dédain qui frise l’arrogance (texte de B. Tertrais). Cela conforte le sentiment d’un blocage. Cette conformité politique laisse trop peu de place à des approches innovantes sur les enjeux de sécurité propres au nouvel état du monde, sur les questions touchant à l’affaiblissement de la pertinence de la dissuasion et des armes nucléaires, sur les moyens permettant les contournements de la dissuasion, sur le sort de la souveraineté dans le cadre otanien… Il n’y a guère que les contributions de François Géré, Jean Dufourcq, Alexis Baconnet et l’Amiral Francis Jourdier pour engager des réflexions non convenues. Ce n’est pas si mal mais si on veut « penser l’avenir » comme nous y invite l’Amiral Alain Coldefy (Directeur de la RDN) dans son avant-propos, alors, on ne peut échapper à un débat beaucoup plus incisif sur ces nouveaux enjeux de la sécurité internationale (voir dans ce blog : « Dissuasion nucléaire, pertinence ou obsolescence ? », 18 septembre 2015).

3) Une montée de la dépense nucléaire. La revue confirme un processus de renforcement et de modernisation des forces nucléaires de l’ensemble des pays qui en sont aujourd’hui officiellement dotés, mais elle comporte cependant une lacune qui concerne les États-Unis, les choix et leur stratégie nucléaire aujourd’hui. Une lacune étonnante que la très intéressante contribution d’Alexis Baconnet sur la défense antimissile (DAM), comme stratégie américaine anti-dissuasion, ne peut pas compenser.

Plusieurs textes affirment, de différentes manières, que le 21è siècle sera nucléaire. L’amiral Alain Coldefy souligne qu’on ne peut s’abstraire « d’une réalité prégnante qui perdurera tout au long du siècle ». Les choix nucléaires d’aujourd’hui – qu’ils soient politiques, stratégiques ou financiers – engagent donc les États qui les font pour une très longue durée. Philippe Wodka-Gallien – qui propose une substantielle présentation du numéro – note que la France est à un tournant en matière de politique de défense. La multiplication des missions « toujours plus exigeantes » et la modernisation des forces impliqueraient un programme important d’investissements, de remplacements d’équipements et de systèmes… « Tout cela dessine une force pour 2080 », dit-il … Les explications données ont le mérite de rappeler que le choix actuel de pérennisation de la dissuasion nucléaire signifiera mécaniquement « une montée de la dépense nucléaire ». On le savait déjà. Même le Chef d’état major des armées l’a déjà clairement dit au cours d’auditions parlementaires. Mais cette réalité d’un sérieux accroissement à venir des coûts de la dissuasion est pourtant largement évacuée du discours des autorités politiques françaises et du débat public. A l’heure où il est surtout question d’une « sanctuarisation » du budget de défense pour signifier que celles-ci ne doivent surtout pas diminuer… il est utile que cette question ne soit pas habilement dissimulée – y compris dans l’invocation récurrente d’un consensus politique national qui n’existe pas. Les autorités françaises savent et prévoient donc que leurs choix d’aujourd’hui pour la dissuasion nucléaire augmenteront leurs dépenses de façon substantielle. Or, des choix qui engagent notre pays sur la longue durée, pour des orientations politiques et stratégiques majeures ne peuvent être effectués sans qu’il fassent l’objet d’un grand débat public et populaire, y compris au sein de la représentation nationale afin que toutes les options, propositions et alternatives puissent être mises sur la table, y compris celles des opposants à la dissuasion. Ou alors, il faudrait admettre que le pouvoir exécutif pourrait exercer sa responsabilité sans le peuple, voire contre lui.

4) Aller au bout des grandes questions de notre période. Plusieurs contributions insistent sur une sorte de portée « globale » du nucléaire militaire : une portée économique, industrielle, technologique… avec une capacité « à tirer vers l’excellence » grâce à l’effet d’entraînement sur la recherche-développement (R-D). Ce constat a sa crédibilité puisqu’il n’y a pas de séparation imperméable – pour formuler les choses rapidement – entre les dimensions civiles et militaires de l’industrie et de la R-D. Mais l’excellence peut être aussi le fruit des activités civiles, de la créativité et du travail de l’ensemble des secteurs civils. L’excellence n’est pas le produit privilégié du militaire… Mais le problème essentiel n’est pas là.

Cette portée plus générale du nucléaire militaire rappelle que celui-ci contribue à une cohérence globale – si l’on peut dire – de toute la défense (notamment par les technologies et les équipements à double usage : nucléaire et conventionnel), mais aussi de l’ensemble de l’industrie. Ajoutons que le nucléaire contribue aussi à formater politiquement et institutionnellement un régime de pouvoir. Il implique une centralisation et une personnalisation de l’exécutif et de la prise de décision contre l’exigence démocratique. Il impose une conception stratégique et une culture politique fondées prioritairement sur la puissance et sur l’exercice de la force. Le nucléaire militaire, ce n’est pas seulement de la recherche, de la technologie et de l’industrie… C’est le moyen d’une unilatérale raison d’État et celui d’une affirmation de puissance. C’est un moyen de domination qui permet de structurer un certain ordre international aujourd’hui particulièrement hiérarchisé, conflictuel et inégal…mais en crise. Comment la France pourrait-elle jouer un rôle différent et ne plus contribuer à cet ordre des puissances ? On aurait aprécié un débat sur cette question de la crise de l’ordre international alors que toutes les guerres occidentales depuis la chute du mur ont conduit à des échecs, des déstabilisations élargies, sans rien régler des problèmes – sociaux et politiques – du monde actuel. Cette crise de l’ordre international est aussi une crise de la pensée stratégique dominante qui est d’abord une pensée de la guerre, de la force et du militaire. Une pensée politique qui se nourrit du nucléaire militaire et de la dissuasion. Poser la question du désarmement nucléaire et de l’élimnation des armes nucléaires, c’est donc poser aussi celle d’un nouvel ordre international et d’un nouveau mode de développement économique, institutionnel et politique… Il faut aller au bout des enjeux et des grandes questions qui surgissent de notre période.

5) Le désarmement comme facteur de sécurité et de stabilité. Rien n’indique qu’un monde dénucléarisé serait plus sûr, écrit Ph. Wodka-Gallien. Il ajoute que la dissuasion a un effet stabilisateur des relations internationales. Olivier Kempf, dans le même esprit, va jusqu’à prétendre que la terreur serait facteur d’équilibre et source de stabilité. Evidemment, cela fait débat. Ces affirmations évacuent le fait que la dissuasion n’est pas seulement l’emploi impossible des armes nucléaires puisqu’elle est, en effet, tout autant la menace de leur emploi… Ces affirmations minimisent aussi les dérives vers des armes nucléaires dites tactiques ou préstratégiques considérées comme utilisables en certaines circonstances. Enfin, elles font trop de silence sur les risques d’accidents (il y en a eu de nombreux dans l’histoire…). La dissuasion n’est qu’une théorie abstraite et l’histoire concrète du 20è siècle ne nous apprend pas que la sécurité internationale est un patrimoine garanti par l’existence des armes nucléaires. Ce qui fait problème, en réalité, c’est le refus de penser le désarmement comme un processus politique et social nécessaire et complexe. Ce n’est pas seulement, en effet, une volonté d’éliminer des armes, de réduire des arsenaux…même si de simples diminutions chiffrées constituent en soi un réel progrès. Désarmer c’est, dans la pratique, un effort pour passer de l’unilatéralisme, du choix préalable de la force, de la course aux armements et de l’expression de la puissance… à des formes de négociations, de multilatéralisme, de confiance mutuelle. Cela signifie inévitablement changer l’esprit et la configuration de l’ordre international et social. Ce n’est pas une simple comptabilité de missiles, de charges et de systèmes. C’est une construction politique. C’est un choix de responsabilité dans une autre définition de l’avenir et des relations internationales. Le désarmement, notamment nucléaire, ne règle pas tout, mais il est un facteur de sécurité, d’équilibre et de stabilité, bien davantage que cet oxymore consternant de « l’équilibre de la terreur ».

6) Le désarmement nucléaire est une obligation. Une remarque à propos de Traité de Non Prolifération (TNP) : Ph. Wodka-Gallien est un des seuls à aborder cette question avec François Géré qui souligne à juste titre la contradiction qu’il y a à insister sur la non-prolifération sans pour autant agir en faveur du processus d’élimination des armes nucléaires pourtant effectivement prévu à l’article 6 du TNP. Pour Ph. W-G, le TNP n’impose cependant « ni engagement concret des États dotés d’armes nucléaires et adhérents au TNP, ni mesures de vérification »… Certes, mais le TNP reste un engagement politique et juridique. Il est dangereux de relativiser la portée de ce texte qui pèse en permanence comme un rappel solennel, une exigence légale qui s’impose à tous ses signataires. Quant au rapport avec les États non signataires, donc non liés par le traité, nous dirons que nul État membre de l’ONU ne peut se soustraire à sa propre responsabilité et refuser de s’incliner devant la Charte qu’il a signé et qui met la paix et la sécurité internationale au centre des buts et des principes des Nations-Unies. Il est aujourd’hui difficile de penser la sécurité internationale et la responsabilité collective sans inscrire le désarmement (même si le mot n’est pas dans la Charte) et l’élimination des armes nucléaires (voire leur interdiction), comme une priorité de l’agenda international. Ni le TNP, ni la Charte des Nations-Unies ne peuvent être considérées comme des textes aux effets facultatifs, lointains ou incertains. Il n’y a pas de multilatéralisme sans ambition et sans contraintes politiques et/ou juridiques. Le désarmement nucléaire est une ambition et une une obligation.

7) Israël et les « 3i »… Pierre Razoux signe une contribution concernant Israël. Le texte est centré sur la problématique de la posture nucléaire israélienne : poursuite de la doctrine d’ambiguïté délibérée (ni confirmation, ni démenti de la capacité nucléaire), ou bien reconnaissance officielle d’une capacité de dissuasion. En fait, l’ambiguïté ne peut plus porter sur les capacités elles-mêmes. Il est devenu évident, en effet, que Tel Aviv possède un arsenal nucléaire substantiel. Même des officiels israéliens l’ont confirmé. Parfois en rappelant l’aide initiale secrète mais décisive de la France dès les années cinquante, pour qu’il en soit ainsi. Si ambiguïté il y a, celle-ci porte sur la nature de la stratégie adoptée. Le silence entretenu sur la doctrine – si on peut parler de doctrine – permet de s’autoriser toute forme de dissuasion et d’emploi éventuel. Le nucléaire israélien est un moyen de domination et d’accompagnement de la stratégie permanente de l’État d’Israël, de sa politique d’occupation militaire et de colonisation du territoire palestinien. Puisqu’une telle politique suscite une hostilité dans le monde arabe et au delà, les capacités nucléaires israéliennes sont présentées comme une garantie de sécurité. Mais on ne peut pas séparer la question de la sécurité et la politique israélienne vis à vis des Palestiniens. On devrait dire que la politique nucléaire donne la garantie militaire d’une capacité israélienne à continuer l’expansion coloniale et la dépossession nationale de tout un peuple quel que soit le contexte régional. Et cela passe en même temps par le mépris systématique du droit international et des résolutions de l’ONU. Il est regrettable que la contribution de Pierre Razoux ne rappelle pas cette réalité qui est à la racine des crises, des guerres et des violences depuis si longtemps, pour ne pas dire depuis la création de l’Etat d’Israël. Le nucléaire israélien trouve une synthèse dans ce qu’on pourrait appeler « les 3i », comme Invulnérabilité, Impunité et Irresponsabilité.

– Invulnérabilité pour garantir non pas l’existence de l’État d’Israël mais la possibilité pour cet Etat à imposer sa politique coloniale. L’existence de l’Etat d’Israël n’est sérieusement menacée par personne, Iran compris. L’accord sur le nucléaire conclu entre l’Iran et les 5+1 (= P5 + Allemagne), témoigne de la rationalité des choix politiques de Téhéran, au delà des échanges rhétoriques et des inacceptables formules antisémites qui, il est vrai, n’ont pas manqué au temps d’Ahmadinedjad…

– Impunité parce qu’il faut être une puissance incontestée – en l’occurence pas seulement nucléaire – pour pouvoir bafouer si longtemps, autant de principes et de règles du droit international, autant de conventions et de résolutions de l’ONU sans risquer la moindre représaille, avec le soutien des États-Unis, de la France et de quelques autres puissances qui se font les garants de cette scandaleuse immunité.

– Irresponsabilité car l’actualité brulante annonce les impasses d’une telle politique que le gouvernement Netanyahou s’acharne pourtant à vouloir poursuivre. Le peuple palestinien est au bout de ce qu’il peut supporter. La violence tend à investir tout l’espace tandis que Netanyahou fait le choix de la force pour une répression sans limites. On peut craindre à terme des embrasements plus graves encore tant que les questions de la souveraineté et de la justice pour le peuple palestinien n’auront pas obtenu les réponses sérieuses et durables indispensables. Il est dommageable et préoccupant que cet enjeu de la responsabilité ne soit ni mis au centre du débat public, ni pris en compte au niveau où il faut dans les politiques de la plupart des États concernés, notamment parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité.

Cette question du nucléaire israélien rappelle que le désarmement nucléaire est intimement lié à l’effort nécessaire de résolution des conflits, en particulier cette dramatique confrontation sur la question de Palestine qui témoigne à quel point le courage politique n’est pas la première vertu de ceux qu’on appelle des puissants.

Une dernière question : le choix d’accorder dans ce numéro de la RDN une tribune particulière à un seul parti, Europe Ecologie Les Verts (EELV), à l’exception de toute autre contribution de forces politiques est discutable. Pourquoi ne pas ouvrir la RDN – d’une façon ou d’une autre, mais dans le pluralisme – à toutes les forces politiques… et sociales ? Les syndicats, les ONG, les mouvements de lutte pour la paix et le désarmement, cela compte aussi.

Syrie: trois conditions pour une solution politique

Avec l’intervention de la Russie, la crise syrienne est entrée dans une nouvelle phase. Les évolutions les plus récentes montrent qu’il s’agit bien d’une crise stratégique globale. Et si l’on veut bien réfléchir à ses causes réelles on constate aisément que la problématique n’est pas seulement syrienne mais plus globalement arabe.

Une crise de tout le monde arabe.

Les conséquences immédiates de la confrontation donnent une idée du caractère exceptionnel de cette crise : 240 000 victimes ; 11 millions de réfugiés et déplacés (soit environ la moitié de la population du pays), des centaines de milliers de personnes qui forcent le passage des frontières pour obtenir un droit d’asile dans quelques pays de l’Union européenne…

Les plus grandes puissances mondiales, des dizaines d’Etats, un bras de fer d’alliances politico-militaires contradictoires, une confrontation à l’arme lourde avec des blindés, des engagements aériens et maritimes… On s’est rapproché sensiblement des formes d’une vraie guerre même si l’asymétrie des forces et des moyens subsiste.

Dans un contexte aussi préoccupant, de lourdes questions se posent : jusqu’où l’extension de l’islamisme politique djihadiste et terroriste pourra-t-elle se prolonger ? Pourquoi une telle carence d’alternative ? Pourquoi une telle polarisation dans l’extrémisme, la violence et la cruauté ? Comment trouver une issue dans cette impasse tragique ? Faut-il aller chercher les causes dans ce que Pascal Bruckner appelle « une guerre impitoyable au sein de la civilisation islamique entre chiites et sunnites… » ? (débat avec R. Brauman, Le Monde 02 10 2015). Ce serait – n’en doutons pas – une façon de masquer les causes sociales et politiques de la crise, pourtant essentielles, ainsi que les évidentes responsabilités extérieures, notamment celles des puissances occidentales. Si l’origine des problèmes pouvait se réduire à ce que P. Bruckner appelle « une guerre de tous contre tous » en Libye, au Yémen, en Syrie, en Irak, en Afghanistan… alors, autant prétendre que les musulmans sont seuls responsables de ce qui leur arrive… Voilà une bien curieuse façon de comprendre la complexité des événements de l’histoire, sauf, une fois encore, à transformer celle-ci en choc des civilisations pour mieux essentialiser et stigmatiser un peuple et une religion…. Une fois encore, cela pose la lancinante question du rôle de ceux qu’on appelle des intellectuels, en tous les cas le petit nombre de ceux qui ne cessent d’obtenir les faveurs des médias dominants.

Bien sûr, les facteurs idéologiques – en l’occurence, religieux – ont une portée considérable. Ils légitiment les actions, les allégeances et les alliances… Mais la crise syrienne trouve ses origines compliquées dans l’histoire et la mémoire, dans les politiques de l’Etat, mais aussi dans les guerres occidentales, les humiliations et les dominations…c’est à dire tout ce qui fait concrètement le vécu d’un peuple face aux enjeux politiques et stratégiques qui pèsent sur son existence sociale.

L’épuisement des régimes issus de la décolonisation…

Il faut saisir cet enchevêtrement contradictoire et très diversifié des facteurs pour comprendre une crise qui n’est pas seulement syrienne. Ce que rappelle le retour à l’autoritarisme en Egypte, l’écrasement militaire du mouvement social à Bahrein, le chaos laissé par l’OTAN en Libye, l’éclatement yéménite… Un monde hier en espérance, aujourd’hui en convulsions et en effondrement. Un monde arabe où dans chacune des confrontations, les droits humains fondamentaux, l’aspiration démocratique, l’idée même d’humanité sont dramatiquement mises en question, tandis que l’État lui même, son existence en tant qu’institution de « pérénisation » du politique, est directement mis en cause.

On comprend aujourd’hui à quel point la crise prend racine dans l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe et du rêve panarabe qui se sont cristallisés après la seconde guerre mondiale. Les peuples ne supportent plus des pouvoirs en place incapables de leur offrir un avenir. Ils rejettent leur autoritarisme, leur violence répressive, leur corruption. Le « Parti de la résurrection arabe socialiste », ou parti Baas en Syrie, n’a pas échappé au rejet populaire puisque dès le mois de mars 2011 de grandes manifestations pacifiques pour la démocratie se sont développées dans l’ensemble du pays, comme version syrienne de ce qu’on appela le Printemps arabe. Ce mouvement fut volontairement et immédiatement réprimé par le sang dans une répression extrêmement brutale. Le régime de Bachar El Assad rechercha et obtint rapidement un affrontement militarisé qui brisa l’élan populaire en profitant aux forces politiques les plus radicales – qui sont aussi les plus réactionnaires – de l’opposition islamiste. Le processus ainsi engagé a produit un éclatement et une sévère déstabilisation du pays avec l’avancée militaire du djihadisme le plus barbare, marginalisant les autres formations en particulier celle se réclamant de la démocratie.

La suppression symbolique de la frontière syro-irakienne par l’Organisation de l’État islamique (OEI) se présenta comme une mise en cause des frontières étatiques issues du colonialisme. Il s’agissait de nourrir un discours anti-occidental radical, de légitimer des conquêtes territoriales et un pouvoir politique par une interprétation fondamentaliste et rigoriste – en réalité fanatique et approximative – de l’Islam. Un Islam prétendument de pureté et des origines… comme si cette religion du Livre n’était pas, elle aussi, une grande histoire intellectuelle et sociale. Ce fanatisme a su s’appuyer sur la force, sur la peur, sur l’instrumentalisation cynique de la désespérance sociale et de cette profonde colère populaire devant tant d’injustices, tant d’ingérence extérieures, et si peu de perspectives.

Le poids déterminant des politiques de puissance

La rhétorique anti-occidentale de l’islamisme politique n’a cependant rien d’un exercice abstrait. Elle a prise sur les immenses et légitimes ressentiments populaires quant aux guerres occidentales menées en Irak, notamment en 2003, mais aussi sur le soutien et l’impunité inacceptables dont bénéficie l’État d’Israël dans sa politique de colonisation et d’occupation militaire du territoire palestinien. On peut dire que la crise syrienne est le fruit de tout ce qui fait les dominations, les humiliations, les espoirs, les résistances et les luttes des peuples du monde arabe au 20è siècle et jusqu’aujourd’hui..

Les attentes sociales et démocratiques, l’espérance de changements politiques, l’exaspération des peuples continuent de se heurter à des régimes de dictature, des forces ultra-réactionnaires, des paroxysmes de violence et de guerre, des ingérences extérieures permanentes… C’est une impasse si étroite que le débat public témoigne quotidiennement de l’incapacité à dire quelle pourrait être la solution, qui pourrait être des partenaires crédibles – s’il y en a de possibles -, quel adversaire principal faut-il identifier… entre une dictature tortionnaire et un djihadisme criminel. En vérité, cette impasse est en grande partie l’héritage de l’impérialisme et de la domination des puissances occidentales. Il est le fruit du soutien hypocrite constant des grandes puissances aux despotismes locaux. Il est aussi le résultat de l’emprise économique, des intérêts stratégiques et énergétiques du monde capitaliste dominant. Il est enfin le bilan désastreux de ce qu’on ose encore appeler (20 ans après sa création) un « partenariat euro-méditerranéen ». Celui-ci, en effet, n’a jamais contribué, si peu que ce soit, à la solution des grands problèmes des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, en particulier le règlement tant attendu de la question de Palestine.

L’impasse n’est donc pas seulement celle des régimes arabes. Elles est aussi (et peut-être d’abord) celle que l’on doit aux puissances extérieures dominantes. L’histoire et l’actualité de leur hégémonie néo-impériale est une cause de l’effondrement en cours au Proche-Orient. L’exploitation et le commerce des hydrocarbures, les ventes d’armes, la préservation et l’extension des zones d’influence, les accords stratégiques avec Israël et des régimes arabes peu fréquentables … Tout cela continue de former le contexte et les causes réelles de la crise.

On comprend que certains – intellectuels ou pas – cherchent à désigner les contradictions entre différentes confessions musulmanes comme l’origine essentielle de la crise. Cela permet d’exonérer les politiques de puissance, les dominations d’hier et d’aujourd’hui, les alliances répréhensibles qui conduisent le droit et l’éthique à se noyer dans l’océan des intérêts financiers.

Une histoire de longue durée

Devant les cruautés de la tragédie syrienne, personne ne peut dire : on ne savait pas. C’était imprévisible… Depuis plus de 35 ans, en effet, les événements se succèdent, la crise des régimes et des sociétés arabes ne cesse de croître. Déjà, en 1979, trois faits majeurs, qui ont pesé lourd dans les évolutions du monde, auraient dû servir d’alerte, et imposer au moins une réflexion lucide et critique. Il s’agit de la révolution en Iran, de l’invasion soviétique en Afghanistan et de l’installation de Chadli Benjedid en Algérie qui mit en œuvre une politique de réformes néolibérales. C’était, en quelque sorte, l’annonce d’une progression de l’islamisme politique dans le contexte d’un rejet politique et identitaire de l’Occident et d’une crise sociale aggravée. L’assassinat de Sadate Sadate en 1981, la décennie noire des années 90 en Algérie… ont montré aussi à quel niveau d’instabilité et de violence peut conduire le mépris des aspirations démocratiques et sociales… Jusqu’à la négation même de celles-ci par des forces ultra-sectaires fanatisées.

Pourtant, les puissances occidentales ne se sont vraiment préoccupées de la crise syrienne qu’à partir du moment où l’image atroce des supliciés décapités a franchi le seuil des médias. Et plus récemment encore, avec l’afflux massif de réfugiés créant une situation à laquelle l’Union européenne s’est montrée incapable de faire face… Sinon en cherchant à interdire l’accès au territoire européen…Mais comment empêcher d’entrer plus d’un million de personnes décidées à forcer les frontières pour échapper à la guerre et au terrorisme ?

Il fallait donc bien faire quelque chose en Syrie. Et les puissances occidentales, États-Unis en tête, ont décidé de faire – sans excès ou précipitation – ce en quoi elles prétendent exceller : des bombardements. Des bombardements contre l’OEI, désignée cible privilégiée afin de laisser la possibilité d’accords avec d’autres groupes armés… Un jeu fallacieux, manifestement risqué et sans grande efficacité. Au final, les bombardements de la coalition sous direction des États-Unis n’ont pas permis de faire reculer l’Organisation de l’État islamique. Les combattants équipés et formés par Washington sur des terrains voisins ont cédé avec armes et bagages aux djihadistes, quant à la réorganisation et à l’entrainement des forces armées irakiennes, elle se révèle être un échec depuis plus de dix ans dans un contexte de crise politique aiguë en Irak. C’est un fiasco stratégique.

Quand la Russie comble un vide stratégique

C’est dans cette situation que la Russie décida d’intervenir directement, elle aussi par des frappes aériennes, en installant en Syrie un dispositif militaire très substantiel. Elles se concerta avec l’Arabie Saoudite, parrain de ceux qu’elle allait bombarder, ainsi qu’avec Israël, officiellement neutre… Mais on sait que les autorités de Tel Aviv ont choisi de faire soigner dans leurs hôpitaux des centaines de combattants djihadistes blessés pour les laisser ensuite retourner au combat… On note au passage que l’hypocrisie du discours israélien sur le terrorisme atteint des sommets.

Les puissances occidentales et l’OTAN ont d’abord émis des doutes sur les cibles frappées par la Russie en accusant Moscou de vouloir soutenir et protéger Damas plutôt que de frapper l’OEI. Elles ont ensuite dramatisé au maximum la violation de l’espace aérien turc par les avions russes. Le Secrétaire général de l’OTAN, dans le même esprit, fit semblant de s’inquiéter et de s’indigner en constatant que la Russie n’a pas choisi de coordonner ses opérations avec les Occidentaux. Ces postures alimentent la tension – elles sont faites pour cela – mais elles sont formelles. Ce que les pays de l’OTAN redoutent, en vérité, c’est la signification et les effets de l’interférence de la Russie dans le dossier politique et stratégique. Moscou veut d’abord aider Damas à reprendre, dans les régions d’Idlib et Hama, des zones prises par une coalition djihadiste et salafiste constituée il y a quelques mois grâce au soutien politique et militaire de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie. La Russie déclare bombarder l’ensemble des organisations concernées sans masquer ni un soutien tout à fait explicite au régime de Bachar El Assad, ni la volonté d’empêcher que se brise ou s’affaiblisse l’axe Téhéran, Damas, Hezbollah. Quant à la violation de la frontière et de l’espace aérien de la Turquie, on peut estimer qu’il s’agit là d’une mise en garde directe à Ankara qui, de son côté, n’a cessé d’aider les djihadistes – y compris ceux de l’OEI – à se jouer de la frontière turco-syrienne pour attaquer le régime baasiste. Remarquons que les pays de l’OTAN sont d’ailleurs plutôt mal placés pour dénoncer une violation du droit international, eux qui bombardent en Syrie sans le moindre mandat des Nations-Unies et sans sollicitation légale.

L’enjeu réel n’est évidemment pas le respect du droit. Les puissances occidentales cherchent les moyens d’un changement de régime en Syrie. La Russie veut en revanche conserver celui-ci, probablement davantage qu’elle ne souhaite sauver Bachar El Assad à sa tête. Vladimir Poutine et d’autres dirigeants russes ont d’ailleurs plusieurs fois parlé de compromis et de réformes politiques. On est dans une confrontation de puissance de grande envergure. Les frappes de la Russie ont d’ailleurs une dimension très politique : montrer que la puissance russe est une réalité et que les États-Unis ne sont pas seuls à pouvoir intervenir sur le cours des relations internationales… Et faire ainsi la preuve que la Russie est en capacité de remplir le vide stratégique laissé par l’échec américain en Syrie. Moscou contraint Washington à négocier des canaux de communication militaires afin d’éviter des accrochages ou des accidents. Même le front ukrainien – est-ce un hasard ? – est aujourd’hui plus calme que jamais. Le cessez-le-feu tient. On peut imaginer que la Russie ne veut pas gérer deux fronts à la fois… L’ordonnancement politico-militaire de Poutine a donc bouleversé les données du conflit… Jusqu’où ?

Les difficiles conditions d’une issue politique.

Si les frappes américaines n’ont pas réussi à faire reculer l’OEI, qu’en sera-t-il des bombardements russes ? Tout le monde comprend, surtout après l’échec de Washington, qu’une campagne aérienne ne peut à elle seule faire la décision. Les troupes djihadistes ne peuvent reculer qu ‘avec une offensive au sol. Des forces russes sont-elles en train de s’y engager avec l’armée syrienne et les alliés de Bachar El Assad, Iran et Hezbollah compris ? L’intervention de la Russie ouvre la possibilité d’une modification du rapport des forces, une consolidation du régime de Bachar El Assad. Mais peut-elle contribuer à une solution véritable ? Avec à la clé une défaite du djihadisme et un compromis politique sur le pouvoir à Damas ? Rien n’est moins sûr.

Ouvrir le chemin d’une solution durable suppose une autre politique et la réalisation de trois conditions.

Premièrement, il est nécessaire de trouver les moyens d’une alliance ou d’une convergence politiques qui puisse surdéterminer les intérêts et les stratégies particulières des puissances régionales. Il faut réunir des forces militaires locales dans une stratégie d’attrition – comme disent les militaires – pour être en capacité de l’emporter sur le djihadisme tout en établissant un contexte de sécurité régionale. Dans une situation de polarisation extrême des politiques d’Etat au Proche-Orient, alors que domine l’antagonisme entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, un tel objectif semble difficile à atteindre. Mais ne faut-il pas un tel effort d’ouverture, de multilatéralisme et de responsabilité collective face à la menace d’un islamisme politique surarmé, aux grandes prétentions de dominations dans le monde arabe et aux pratiques sociales confinant à la sauvagerie ? Les politiques de puissance de Washington et de Moscou offrent surtout un chemin de rivalités régionales et de risques stratégiques importants. Il faut travailler au dépassement de cette configuration que l’OEI comme les autres formations djihadistes sauraient instrumentaliser à leur profit, comme elles le font déjà.

Deuxièmement, une issue politique doit être recherchée par une concertation de tous les États aujourd’hui impliqués dans la crise, Russie et Iran compris. Un compromis de pouvoir devrait inclure toutes les forces, y compris l’armée ou une partie de celle-ci, qui veulent en finir avec les atrocités du régime. Il faut contribuer à une ouverture du champ politique en Syrie en aidant les courants politiques, les dirigeants, toutes les forces désireuses de construire une telle perspective et un avenir plus démocratique. Il ne s’agit pas de décider à la place des Syriens, de dialoguer tranquillement avec Bachar, mais de trouver des alliés, d’aider à élargir l’espace politique, à recréer de l’espoir. Nul ne dit que c’est facile, mais ne pas agir pour favoriser une transition et surmonter la crise interne serait une faute aux sérieuses conséquences pour tout le monde.

Qui peut y contribuer ? On a peine à imaginer les autorités françaises capables de dépasser leur tropisme militaro-atlantique, leur propension à privilégier les ventes d’armes et de Rafales. Mais il faut, quoi qu’il en soit, affirmer la nécessité d’un changement de la politique étrangère française, exiger un retour à l’ONU et au multilatéralisme, pousser à une action collective européenne autonome… La ligne d’intervention de la France devrait être le dépassement des confrontations de puissance, la recherche d’accords au Conseil de Sécurité, le dialogue entre l’Iran et l’Arabie Saoudite… afin d’ouvrir l’espace politique et diplomatique. Cette crise syrienne, qui est une crise de tout le monde arabe et une confrontation globale de puissance, mérite qu’on prenne la hauteur nécessaire et la détermination qui s’impose. Est-ce trop demander ?

Troisièmement, on mesure la gravité de la crise syrienne, qui touche à l’ensemble des relations internationales, qui s’ajoute au conflit ukrainien et à tous les autres. Ce cumul des dangers appelle à une forte implication citoyenne, mais aussi de toutes les autorités morales et sociales, les institutions susceptibles de peser dans la balance : le Secrétaire général de l’ONU, la Ligue arabe (à condition qu’elle trouve un accord en son sein…), les syndicats, les églises, les organisations pacifistes et de la solidarité… L’exigence immédiate d’une baisse des tensions et d’un recul des confrontations armées se fait pressante. Ceci est d’autant plus nécessaire que la possibilité d’une nouvelle grande guerre internationale ou guerre mondiale est maintenant régulièrement évoquée dans le débat public. Ce ne sont pas seulement des « prophètes » irresponsables ou de faux spécialistes qui s’expriment ainsi. Jacques Attali, dans une interview au quotidien belge Le Soir (le 12 septembre 2015) énonce que « la guerre se rapproche. C’est sûr – dit-il – elle se prépare ». Pour Laurent Fabius, interrogé sur Europe 1 (le 5 octobre 2015), il y aurait aujourd’hui des risques de confrontation militaire mondiale… Pour l’hebdomadaire L’Obs (No du 8 au 14 octobre) la question est maintenant posée : « la troisième guerre mondiale a-t-elle commencée ? » Bien sûr, nul n’affirme que le compte à rebours est enclenché, mais la thématique politique et idéologique est lancée. Que valent de telles anticipations ? Qui peut prétendre être capable de prévoir l’avenir dans une telle situation internationale ? Y-a-t-il vraiment un risque de nouveau grand conflit international ? Ou bien les crises actuelles restent-elles sous contrôle ? Anticiper ainsi la guerre mondiale, dans un contexte de rivalités de puissances, est-ce un choix de dramatisation pour diaboliser ceux qu’on veut désigner comme des adversaires stratégiques ? N’est-ce pas, précisément, courir le risque d’une exacerbation des tensions ? L’escalade dans cette crise syrienne est très problématique, mais il faut constater l’absence d’un enjeu stratégique et global mondial qui rendrait la marche à une 3è guerre mondiale inéluctable ou possible entre des alliances sous direction des États-Unis et de la Russie. Le contexte international est très différent. Il est celui d’une multiplicité compliquée de conflits, de visées stratégiques et économiques contradictoires dans des situations différenciées qui doivent beaucoup aux impasses sociales et politiques, à l’écrasement des aspirations populaires, aux effondrements institutionnels dans les pays concernés… Ce sont les causes profondes des crises qu’il faut mettre dans le débat public en montrant comment les antagonismes de puissances fabriquent des ennemis au lieu de construire des convergences d’intérêts.

Il faut sortir de l’instrumentalisation de la mouvance de l’islamisme politique et du djihadisme et contribuer en commun à répondre aux attentes démocratiques et sociales des peuples. Mais il faudrait pour cela une révolution dans la pensée stratégique et les choix politiques. C’est à dire une vraie volonté d’engager un changement dans les déterminants de l’ordre international. On en est pas encore là… Il reste que devant la précipitation des événements des inquiétudes grandissent. Et ces nouvelles formules du discours politique qui nous prédisent la guerre mondiale sont préoccupantes. Elles doivent faire l’objet d’analyses critiques et d’approches alternatives. Elles ont cependant une vertu : celle rappeler l’exigence incontournable du combat pour la paix, le désarmement, les conditions de la sécurité internationale et le règlement des conflits, la démilitarisation des relations internationales. On peut dire que tout est possible… sauf qu’on ne peut jamais gagner les batailles qu’on ne mène pas./. (09 10 2015)