« Une logique de guerre… » La Marseillaise, 26 11 2015

Entretien réalisé par Claude Gauthier (La Marseillaise, le 27 novembre 2015)

Le spécialiste des relations internationales déplore les stratégies d’alliances fondées sur « les intérêts de puissance », dont celle de la France. Il craint en outre les dégâts collatéraux de l’état d’urgence.

Jacques Fath, ancien responsable des Relations internationales du PCF (2006-2013), reste un observateur assidu de l’évolution de la politique étrangère française qu’il continue de commenter dans ses ouvrages(*).

La Marseillaise. Le vote quasi unanime des Députés pour l’état d’urgence est-il « un droit à la guerre » ?

Jacques Fath. Il y a un discours de guerre et une logique de guerre… Mais la France ne fait que contribuer aux politiques de puissance et aux rivalités qui dominent comme jamais le contexte géopolitique au Proche-Orient. Elle n’a cessé de pousser à la confrontation au lieu d’être à l’initiative pour des processus politiques là où c’est nécessaire et possible, même dans les situations si complexes d’aujourd’hui. Sa politique étrangère est, de fait, structurée sur trois axes qui lui donne une cohérence très problématique. Premièrement, la France cherche à justifier un rôle de puissance qui compte, membre permanent de Conseil de Sécurité, en montrant une capacité à l’intervention militaire et à faire la guerre. La crispation officielle sur la dissuasion nucléaire relève d’ailleurs de la même obsession qui lui fait surjouer une partition néoconservatrice très négative. Deuxièmement, les autorités de notre pays défendent des intérêts économiques et stratégiques bien identifiés en Afrique et dans le monde arabe. Par exemple l’uranium au Niger (pour Areva), ou bien la vente d’armements, notamment de Rafale, à quelques pétro-dictatures de la péninsule arabique… C’est la prédation de ressources et le commerce des armes avant toute vision politique porteuse d’avenir et de chances de paix. Enfin, troisièmement, il y a aussi des raisons de politique intérieure avec la volonté d’apparaître comme un pouvoir susceptible d’assurer la sécurité par une politique militarisée et ultra sécuritaire. C’était clair dès 2012 puisque François Hollande a fait sa campagne présidentielle en montrant clairement qu’il n’y aura pas d’opposition avec la droite, ni sur la dissuasion nucléaire, ni sur l’OTAN. Cela dit, il y a bien souvent loin de la coupe aux lèvres, et F. Hollande n’a pas obtenu à Washington, le soutien qu’il espérait auprès d’Obama. La grande coalition internationale contre l’Organisation de l’État Islamique (OEI ou Daesh), qu’il dit vouloir obtenir semble bien mal partie.

La Marseillaise. Les efforts de François Hollande pour élargir son champ allié dans l’action militaire sont-ils de bonne politique ?

Jacques Fath. On comprend aisément aujourd’hui qu’il ne peut y avoir de solution en Syrie et plus largement au Proche-Orient, sans l’ouverture d’un processus de rapprochement et de concertation de tous les acteurs, y compris la Russie et l’Iran. La difficulté vient d’intérêts politiques différents ou de stratégies divergentes, par exemple sur le sort de Bachar al Assad… A l’évidence, et contre le point de vue français, l’éviction de ce dernier –et avec lui son régime– ne peuvent être qu’un aboutissement et non un préalable. La politique agressive de la Turquie est aussi un sérieux obstacle et une source de tensions notamment avec la Russie. Le régime d’Ankara, dont la dérive anti-démocratique est de plus en plus criante, prétend combattre Daesh mais il a en permanence aidé les groupes armés djihadistes, facilité leur circulation, le fonctionnement de leurs réseaux de financement, la vente de leur pétrole contre le régime de Damas… et il n’a cessé de frapper les kurdes. Si la politique turque ne changeait pas de façon substantielle ne faudrait-il pas, alors, que des sanctions soient votées à l’ONU ? La question se pose. Et puis oui, il y a des raisons plus générales qui, encore une fois, tiennent aux intérêts de puissance. Tout est lié. On peut supposer que les États-Unis ne tiennent pas vraiment à intégrer la Russie dans une grande coalition stratégiquement convergente, ce qui les obligerait, par exemple, à assouplir leur politique d’opposition frontale à Moscou sur l’Ukraine. Et plusieurs états de l’Union européenne, surtout ceux de l’Est de l’UE comme la Pologne et d’autres, s’opposeraient vraisemblablement à un tel assouplissement, ce qui complique les initiatives de F. Hollande. En outre, n’oublions pas qu’Obama est tenu à Washington par des majorités républicaines peu soucieuses de négociation et de compromis avec les Russes. La question syrienne est maintenant aussi, et peut-être d’abord, un grand enjeu stratégique et politique dont les règles relèvent d’une logique globale compliquée.

La Marseillaise. L’ONU a voté une résolution désignant Daesh comme l’ennemi à abattre. est-ce suffisant ?

Jacques Fath. Le vote de l’ONU constitue tout de même une nouveauté et un pas en avant. Enfin, l’ONU, seule organisation universelle légitime, est remise dans le jeu ! Mais la résolution de l’ONU, effectivement, ne dicte pas la nature d’une solution et ne fait pas référence au chapitre 7 de la Charte. Il n’y a donc pas d’obligation d’action. La résolution demande simplement aux États membres de prendre « toutes les mesures nécessaires »… C’est ce que fait généralement le Conseil de Sécurité dans ce type de situation. Ce qui laisse à certains États membres –c’est à dire ceux qui ont les moyens d’agir, y compris militairement– la possibilité de décider unilatéralement. Cela témoigne de la difficulté à définir les conditions d’une responsabilité collective -fondement des Nations-Unies- lorsque tant d’intérêts opposés et de stratégies différentes se confrontent. Le recul général du multilatéralisme et du rôle de l’ONU, à cause des politiques de puissance, s’exprime ici encore.

La Marseillaise. L’état d’urgence induit de nombreuses dispositions restrictives. Est-il une menace pour le fonctionnement démocratique général de notre pays et dans quelle mesure ?

Jacques Fath. Cette question suscite un trouble et de vives controverses même si le tout sécuritaire du gouvernement fait logiquement problème à gauche. Mais le Front de Gauche n’est pas unanime. Sur la prorogation de l’état d’urgence les députés communistes ont globalement voté pour tandis que les sénateurs du PCF se sont globalement abstenus. Les écologistes se sont divisés. Il est vrai que la situation est particulièrement grave et inédite. L’immense émotion suscitée légitimement par les attaques terroristes d’un niveau inconnu jusqu’ici en France, ont déclenché un profond traumatisme dans notre pays. Remarquons d’abord que le projet de loi autorisant l’état d’urgence vise les comportements constituant une menace pour la sécurité et l’ordre public. C’est une formulation trop générale. Il y a donc des risques surtout lorsque la justice est écartée de la décision. On voit déjà des dérapages dans l’application de cet état d’urgence… Il y a donc problème. Et pourquoi faut-il mettre en place un état d’urgence alors que les dispositifs législatif et judiciaire sécuritaires et anti-terroriste apparaissent aux yeux de bien des spécialistes et de juristes comme largement suffisants ? La sécurité doit être garantie dans un état de droit, pas dans un état d’exception. Ce débat doit rester ouvert. Il y a une exigence de sécurité, c’est l’évidence. Mais pouvoir installer des états d’exception au prix d’un recul de l’état de droit, relève d’un autre enjeu, celui de notre modèle républicain, avec nos libertés, notre système politique, institutionnel et social. Beaucoup de vigilance s’avère nécessaire, et un vrai débat national s’impose sur les causes, les racines du terrorisme et sur les moyens de le combattre.

 

(*)« Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », ED. Arcane 17, 2015

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