Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (4)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

3ème partie

UN FIASCO FRANCAIS

Le naugrage d’une politique étrangère

L’état de crise majeure au Proche-Orient demande une approche qui écarte définitivement les explications simples. On ne peut, en effet, réduire les enjeux de cette crise au terrorisme et à une guerre de religions. Cette double thématique, qui entretient les peurs, donne quelques moyens et prétextes pour clore les débats et les critiques. La question des causes et du pourquoi est ainsi évacuée au nom de l’urgence sécuritaire et de l’irréductibilité des seules motivations idéologiques des acteurs. Les réponses ultra-sécuritaires et prioritairement militaires auxquelles il faudrait se résigner aujourd’hui sont effectivement le fruit d’une approche incompatible avec une compréhension indispensable des causes et du sens des événements.

Cette volonté de bloquer toute réflexion réelle sur les enjeux de fond présente beaucoup d’avantages à ceux qui en font usage. Elle permet à notre pays et à ses alliés de se drapper dans un pragmatisme facile mais hypocrite. La France n’a cessé de vilipender le régime de Téhéran en tant que parrain de Bachar El Assad et en tant que régime théocratique, anti-démocratique, non respectueux des Droits de l’Homme… ce qui correspond évidemment à la réalité. Mais les autorités françaises ont ensuite renoué des contacts en se contredisant afin de « prendre le train en marche », afin de s’intégrer dans les processus de concertation internationale en cours et de profiter d’un marché qui s’ouvre aux ambitions du patronat… En revanche, avec une constance qui suscite l’ébahissement, les autorités françaises cultivent et stimulent une relation privilégiée avec l’Arabie Saoudite. Elles n’ont d’ailleurs que faiblement réagi devant leurs sanglantes mesures de répression. Peu importe que l’Arabie Saoudite ait pu exécuter plus de 150 personnes en 2015, et déjà 47 en 2016 (1), avec des méthodes dont la cruauté et l’indignité rappelle les pratiques barbares de l’OEI. Peu importe si ce pays aide et nourrit le djihadisme. Peu importe si le régime de Riyad, avec de nouvelles générations de « princes » particulièrement durs à sa tête, s’affirme comme une puissance politico-militaire agressive, aux initiatives déstabilisatrices… Par exemple au Yémen.

Certains ont cru opportun de rappeler que l’on peut – ou qu’il faut – ne pas hésiter à s’allier avec le diable afin de vaincre ses plus terribles ennemis… Daech en l’occurrence. Surtout si on veut lui vendre des armes et lui faire signer des milliards d’euros de contrats. Le marché est d’autant plus prometteur que l’Arabie Saoudite se fait de plus en plus militairement interventionniste (2). Le diable est un bon client.

En vérité, la France n’a cessé de chercher le renforcement des options militaires et de la confrontation ouverte. En ménageant ses alliés privilégiés pour cela. Dans cet esprit, elle a freiné la perspective d’un accord des « 5+1 » sur le nucléaire iranien, comme elle a montré son dépit d’avoir été contrainte d’abandonner le projet de bombarder en Syrie, en raison d’un accord sur l’élimination de la menace chimique syrienne, obtenu grâce à un compromis russo-américain.

Son choix « politique » exprimé dans la formule « ni Bachar, ni Daech », auquel elle a dût

finalement renoncer – une volte-face parmi d’autres (3) – ne faisait qu’exprimer l’illusoire volonté d’une dangereuse « solution » militaire, et le renoncement à toute forme de règlement politique pour obtenir la chute du régime de Bachar El Assad.

Ces choix bellicistes n’ont pas tenu devant la complexité de la situation, devant l’évolution des rapports de forces avec l’intervention russe, et les attaques terroristes de l’OEI en France. Celle-ci, de toutes façons, n’a pas les épaules suffisamment larges pour prétendre conduire, dans un tel contexte et seule, une stratégie néo-conservatrice d’inspiration bushienne privilégiant la guerre et l’exercice de la force. Même à Washington, on s’est fait plus prudents et plus politiquement intelligents… Les États-Unis et la Russie, sans effacer leurs vives contradictions ont, de fait, cherché et trouvé quelques convergences dans une gestion « réaliste » des rivalités de puissance.

La politique française manqua aussi singulièrement de crédibilité. Comment se permettre de faire de l’Arabie Saoudite un allié privilégié et choyé – après le Qatar très soigné par Nicolas Sarkozy – tout en se référant à l’éthique et aux grands principes démocratiques ? Il faut croire que la diplomatie française, d’un Président à l’autre, n’a rien appris de ses erreurs, y compris les plus récentes, dans le monde arabe : du soutien à la dictature tunisienne au désastre de la guerre en Libye. L’exigence démocratique est un facteur déterminant dans l’analyse des situations et dans les positionnements nécessaires. Mais la France ne peut jouer un vrai rôle diplomatique, dans la constance et la cohérence, que si elle accepte de parler avec tout le monde, sans renier ses valeurs et ses responsabilités… La politique étrangère française a finit par sombrer, tellement ses surrenchères inutiles, ses prétentions illusoires et sa belligérence obsessionnelle l’ont mise en décalage avec les réalités.

Evidemment, le plus grave danger, l’illusion la plus meutrière vient de l’idée qu’il n’y aurait de solution que militaire, qu’il suffit de désigner l’ennemi et de lui faire la guerre. Cette thèse guide aujourd’hui en permanence l’action de la France. Elle s’appuie sur la pensée stratégique prévalente de la puissance comme moyen et finalité dans un ordre hiérarchisé. Les échecs patents de la politique de force, notamment dans les guerres d’Irak, d’Afghanistan ou de Libye, montrent la crise de cette pensée stratégique, c’est à dire l’épuisement de cette conception néo-impériale qui fait de l’exercice de la force et de la guerre le « mode de gestion » de la logique de puissance inhérente au capitalisme. Cette conception désastreuse implique que la notion de puissance – et pas seulement celle de guerre – soit mise en question…

La guerre, cependant, n’alimente qu’elle même. Elle ne donne jamais de garantie sur l’issue des enchaînements – ou déchaînements – qu’elle suscite… Même avec une légitimité assurée, avec une visée et une ambition politiques préalables, le choix – toujours problématique – d’une intervention militaire tend à faire le jeu de ceux qui utilisent les destructions matérielles, politiques, institutionnelles et sociales qu’elle provoque pour croître encore dans la déstabilisation, le chaos et les effondrements. C’est le terrain choisi notamment par les pires djihadistes. C’est ainsi que les guerres d’Afghanistan, d’Irak, de Libye ont pu contribuer à l’extension internationale de l’OEI et d’autres organisations de terreur. Celles-ci, dans le monde arabe, au Moyen-Orient, en Afrique, sont en même temps le fruit d’une crise sociale aiguë, une crise du mode de développement. La contribution de la France, et plus généralement des puissances occidentales et de l’OTAN à ce processus destructeur tragique, constitue une faute très lourde, un pari perdant sur l’avenir.

La règle des « 3D »

Les autorités françaises doivent se reconnaître une responsabilité. En particulier quant à l’action extérieure : politique étrangère, défense et sécurité. L’enjeu est de taille surtout lorsqu’il s’agit de la principale et vaste « zone des tempêtes » mondiales qui s’étend de l’Afrique au Moyen-Orient en passant par la Méditerranée.

Les tendances dominantes restent à la fermeture des frontières, à la guerre, aux logiques de force et d’alliances pour des intérêts économiques et stratégiques. L’exigence du multilatéralisme, de la concertation pour le règlement politique négocié des conflits, pour des options de sécurité collective ont bien du mal à se frayer un chemin dans un tel contexte.

Chaque conflit régional, dans ses causes particulières, qu’il s’agisse, par exemple, de la crise ukrainienne ou bien de celles qui déchirent le Proche-Orient, est surdéterminé par les logiques de puissance de Washington et de Moscou, par des affrontements régionaux déterminants, notamment – nous l’avons vu – celui qui met en contradiction permanente l’Arabie Saoudite et l’Iran, en raison d’ambitions stratégiques régionales et de volontés hégémoniques sur le marché des hydrocarbures. On constate aussi comment la référence à la démocratie et aux Droits humains sert de prétexte et de paravent à des politiques d’isolement, de confrontation ou bien d’alliances privilégiées, politiques dans lesquelles la réalité des droits et libertés n’a finalement que peu d’importance au regard des intérêts en jeu.

On assiste en fait à une crise d’ensemble de l’ordre international. Mais qui accepte aujourd’hui d’en mesurer et d’en assumer la réalité et la profondeur ? Il faut que les intérêts économiques et financiers, et les taux de profit – jusqu’à ceux des industries de défense – soient considérables pour que le silence s’impose ainsi. Alors même que la guerre et l’obsession du militaire sont une cause majeure dans les échecs stratégiques des puissances occidentales, intervenus dans le contexte post-guerre froide. Il est devenu difficile de dire si dans ce contexte de crises, de guerres et de chaos multiples un système international existe encore, avec des contraintes collectives, des règles (même non écrites), des pratiques plus ou moins consensuelles, avec un minimum de prédictibilité politique et stratégique. Ce sont les rivalités de puissances et les contradictions d’intérêts qui tendent à dominer dans des situations toujours très compliquées. Le monde bipolaire d’hier n’existe plus, et un déficit de système ou d’ordre rend la situation internationale particulièrement précaire et dangereuse puisque les politiques de puissance, les ambitions contradictoires des uns et des autres alimentent des tensions et des escalades dont la maîtrise reste aléatoire et fragile. Les impasses s’avèrent autant de conjonctures militairement périlleuses. On l’a constaté en Ukraine. On le voit aussi, mais autrement, en Syrie (4). Dans un climat d’hostilité déclarée, les menaces d’interventions militaires au sol de la Turquie et de l’Arabie Saoudite, face à la Russie, comportaient un risque évident de guerre ouverte au Proche-Orient.

Dans le conflit syrien, les critiques et les accusations réciproques entre Washington et Moscou accompagnent des stratégies parallèles et des intérêts qui peuvent être communs face à l’OEI. Mais en Europe, la crise ukrainienne contribue à une militarisation du rapport OTAN/Russie et à une forte montée – jusqu’ici contrôlée – de tensions bilatérales. Cette montée de tension n’a fait qu’alimenter, au fil des mois, l’accroissement des dépenses militaires, le renforcement et la modernisation des forces et des arsenaux, y compris nucléaires. La Russie est accusée par les pays de l’OTAN de pousser ses navires et ses aéronefs trop près de leurs frontières, et même dans leurs zones de souveraineté. Les États-Unis et l’OTAN ont considérablement développé un dispositif de défense axé sur la projection de forces et la rapidité d’action offensive face aux Russes. Alors que ces derniers ne cessent d’affirmer une présence politique et militaire déterminée vis à vis des puissances occidentales qui ont unilatéralement élargi leur sphère d’influence à l’Est depuis la fin de la Guerre froide.

Fin février 2016, le Pentagone a même déployé, en Europe (avec base en Espagne et exercices en Norvège), 3 bombardiers B 52 « Stratofortress », à capacité nucléaire… Une démonstration de force et de projection de puissance qualifiée par le général Philip Breedlove, Commandant en Chef des

forces américaines en Europe, d ‘initiative « non normale » (5). Toutes ces initiatives peuvent être classées dans ce qu ‘on appelle des « gesticulations » militaro-diplomatiques, mais il s’agit néanmoins d’un engrenage funeste et risqué qui suscite une certaine inquiétude et conduit à détériorer les rapports de sécurité internationale. Alors que l’exigence actuelle primordiale de la résolution des crises devrait relever de la concertation et de la négociation multilatérale.

Ce qui manque le plus, ce sont des engagements politiques et diplomatiques, des voix éminentes et fortes, de grandes initiatives montrant qu’un autre « mode de gestion » des relations internationales est possible : diminuer la conflictualité, pousser au dialogue, proposer des solutions communes, rappeler la pertinence et les obligations du droit international et des résolutions des Nations-Unies, renforcer l’ONU pour la préserver des instrumentalisations et des logiques de puissance, favoriser le désarmement et la conclusion de mesures de confiance… Tout cela devrait être la préoccupation systématique de la diplomatie en général, et française en particulier, afin de montrer, dans la durée, que la guerre et les logiques de puissance ont un coût (politique et financier) toujours plus élévé que la recherche de la sécurité collective et du règlement politique négocié des conflits.

Evidemment, ce n’est pas en détruisant les budgets sociaux, comme certains le proposent afin d’augmenter les moyens de la guerre, que l’on contribuera à mieux assumer les missions régaliennes de l’État (nous y reviendrons). Soulignons ici que diminuer les budgets publics à l’exception de la défense et de quelques autres, affaiblir les services publics et les politiques sociales c’est affaiblir toute la société et, au final, l’État lui-même, dans un contexte mondial où les tensions, les crises et les guerres puisent, précisément, une bonne partie de leur cause dans le sous-développement, dans la pauvreté et les inégalités, dans les carences démocratiques et le mépris des libertés, jusqu’à la déliquescence de l’État, la dévitalisation institutionnelle et politique. C’est ainsi que l’on favorise tous les facteurs de l’insécurité, de la violences politique et de ce qu’on appelle la « radicalisation ».

La France, pour elle-même et pour tous ses partenaires dans le monde, doit insuffler une dynamique positive inverse et contribuer, faire contribuer collectivement, aux conditions économiques, sociales et institutionnelles du développement humain durable dans ses différents aspects. C’est de cette façon que des nouveaux droits, droits humains et droits sociaux, se gagnent et peuvent être garantis.

Une telle orientation implique des ruptures avec les logiques néo-libérales. Et, là aussi, la voix française, pour toute l’Europe et ses partenaires au Sud, devrait être à la hauteur des enjeux, contre des politiques d’austérité et des modes d’exploitation du travail qui pèsent de plus en plus lourd sur les couches populaires.

Retenons, enfin, ce que l’on pourrait appeler « la règle des 3D ». Celle-ci souligne trois exigences internationales essentielles pour un mode de développement alternatif et pour des relations internationales de sécurité collective, et de responsabilité collective. D’abord, le Droit international comme référence et comme moyen du multilatéralisme, du règlement des conflits, comme outil de la diplomatie et comme fondement « méthodologique » de la légitimité. Ensuite, le Développement humain dans toutes ses dimensions, comme condition sociale de la sécurité humaine et de la démocratie. Enfin, le Désarmement concernant tous les types d’armes, comme processus collectif visant la démilitarisation et la sécurité dans les relations internationales. Ces trois exigences apparaissent comme les facteurs déterminant de base d’un nouveau paradigme politique.

François Hollande, du chef de guerre

au maître de la rhétorique

Devant le Congrès réuni à Versaille, le lundi 16 novembre 2015, François Hollande utilisa une formule singulière lorsqu’il souligna que « le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité ». Il voulu démontrer que la lutte contre le terrorisme s’impose alors contre toute autre contrainte. Il paru s’affranchir ainsi des règles budgétaires européennes et des carcans de l’austérité. En vérité, il n’en fut rien. Bien sûr, cette formulation n’était pas dénuée d’une certaine prudence. Le rapport sécurité/austérité fut de cette façon surplombé par une habile formulation qui tint lieu de pare-feu préventif : si la France, en effet, pour quelque raison que ce soit, et malgré la poursuite d’une politique anti-sociale volontariste, ne respectait pas ses engagements en termes de déficits… qui pourrait le lui reprocher devant l’impératif de la lutte contre le terrorisme ? Le calcul va néanmoins se révéler illusoire car le social s’inscrit dans une mémoire résistante.

Le discours présidentiel est d’ailleurs resté surtout un exercice de rhétorique. L’exigence de la diminution des déficits fut réaffirmée aussitôt. Et Bruxelles ne manifesta aucune inquiétude particulière. L’effet recherché, cependant, fut atteint. François Hollande s’afficha comme le chef de guerre qu’il voulait apparaître, en montrant qu’il ne recule devant aucun obstacle pour la sécurité des Français. Des dépenses publiques supplémentaires furent bien annoncées pour la défense et la sécurité, mais il ne fut jamais question, dans les faits, de mettre en cause le sacro-saint Pacte de stabilité et les critères de Maastricht qui ordonnent et coordonnent l’austérité et les reculs sociaux en Europe. Créer de l’illusion par la magie du discours… c’est tout un art.

Restait une autre question, le rapport sécurité/liberté. Une question beaucoup plus délicate puisqu’elle touche aux valeurs de la République et aux institutions dont le Président est le gardien constitutionnel. La dérive autoritaire, cependant, se fit sentir avec force. Pourtant, les mises en garde n’ont pas manqué. Dès le 25 novembre, à l’initiative de la Ligue des Droits de l’Homme, près de 70 organisations sociales (6) ont diffusé un appel solennel : «Nous voulons, souligne le texte de cet appel, que ces dramatiques événements soient au contraire, l’occasion de construire un autre chemin que celui qui nous est proposé. Un chemin qui refuse de désigner des boucs émissaires et qui refuse que la France soit en guerre contre elle-même. Un chemin qui donne à la paix et à l’égalité des droits toute leur place et qui s’engage en faveur d’une France solidaire, ouverte à l’autre, accueillante, libre et fraternelle. Pour nos libertés, pour une société où la fraternité a toute sa place, nous ne céderons pas à la peur dans laquelle veulent nous faire vivre ceux et celles qui font de la mort leur raison de vivre. Nous appelons les femmes et les hommes de ce pays à rester solidaires et à lutter contre toute forme de racisme. Nous appelons aussi à la défense des libertés car nous ferons prévaloir en toutes circonstances notre liberté d’information, d’expression, de manifestation et de réunion. »

Le rapport entre sécurité et liberté s’est effectivement et immédiatement posé comme une problématique d’actualité alors que les droits fondamentaux et les libertés publiques devenaient – sous la pression de l’exécutif – de simples variables d’ajustement face à l’exigence de sécurité. Mais comment faire pour imposer une telle dérive ? Comment faire pour passer outre les valeurs essentielles qui ont fait l’histoire de la nation française en installant les fondations d’une démocratie et d’un Etat de droit ?

Ce qui permet de faire accepter le recul des droits et libertés c’est un contexte de peur. Et la peur se nourrit de la désignation de l’ennemi dans un état de guerre, c’est à dire une situation de danger extrême où la menace doit s’imposer au détriment de tout le reste. Patrick Boucheron (professeur au Collège de France) et Corey Robin (professeur de Sciences politiques au Brooklyn College – États-Unis), démontrent bien en quoi la peur, n’est pas seulement une émotion, une subjectivité, mais un rapport politique, un usage idéologique. « Faire peur – dit Patrick Boucheron – à défaut de faire croire, sans jamais rien faire comprendre : assurément le meilleur moyen pour se faire obéir » (7).

L’autoritarisme et une dose certaine d’arbitraire s’auto-légitiment par la peur et par le recul qualifié de nécessaire des libertés. L’emprise diffuse et forte de la peur permet au pouvoir de dépolitiser les enjeux et les menaces, de chercher à interdire la réflexion critique sur les causes. Il lui suffit de désigner l’ennemi et le choix ultra-sécuritaire comme seul possible, selon lui, pour faire face. Au nom d’une certaine raison d’Etat, il devient alors possible d’imposer un ordre sécuritaire et un État d’exception n’admettant ni contradictions, ni limites dans le temps puisque cette configuration est prévue pour durer. C’est en tous les cas la volonté du Président de la République et du Chef du Gouvernement qui ont déjà fait voter deux fois la prorogation de l’état d’urgence, et annoncé leur volonté de le maintenir « jusqu’à ce qu’on en finisse avec Daech »… Alors, précisément, que cet état d’urgence – dont le prolongement est totalement injustifiable – et les dispositions attentatoires aux libertés décidées, représentent une menace directe pour notre démocratie. Même si les décisions à prendre doivent s’inscrire dans la situation d’un choc brutal, de peurs réelles et légitimes face à des actes de terrorisme sauvage. En vérité, François Hollande cherche moins des réponses d’efficacité réelles qu’un certain niveau de posture et de discours – celui de la Constitution – pour montrer qu’il est à la hauteur des événements. C’est une dérive devenue ordinaire du politique : les problématiques de l’image et de l’auto-légitimation l’emportent le plus souvent sur celles des enjeux politiques et sociaux réels.

Les choix de l’exécutif parviennent à s’imposer en raison aussi d’un contexte travaillé par des thématiques idéologiques qui ont installé des idées dominantes et structuré ainsi des rapports de forces en saturant l’espace médiatique et le débat quotidien dans la longue durée… C’est ainsi que l’on forme une conscience collective « enracinée », comme dit Isabelle Garo (8), dans « de fausse évidences » qui s’inscrivent dans le sens commun… On appelle ça l’idéologie dominante ou, parfois, le « mainstream », c’est à dire une approche de conformité par rapport aux « standarts » médiatisés.

L’ordre qui tend à s’imposer n’est pas que le fruit de la raison d’État. Il est donc aussi celui d’une vision idéologique « globale » de la société et du monde. C’est un ordre heureusement plus contradictoire qu’il n’y paraît, ce que montre la subsistance et le développement d’une pensée critique et d’une pensée marxiste que beaucoup pensent – à tort – avoir enterrée… Mais l’exigence d’un nouvel élan, d’une refondation de cette pensée critique se fait d’autant plus pressante « que l’on assiste, partout dans le monde – comme dit Patrick Boucheron – à la dangereuse extension du domaine de l’exercice de la peur » (9)… De la peur et de la guerre.

L’Etat providence, nouvel « opium du peuple » ?

La guerre coûte cher. Très cher. La multiplication des interventions militaires extérieures, le renouvellement des matériels, les investissements nouveaux dans des armements sophistiqués, le renforcement et la modernisation de la force nucléaire de dissuasion, la contribution des forces armées à la sécurité intérieure (opération sentinelle décidée en janvier 2015 pour la protection des points sensibles du territoire)…Tout cela finit par faire exploser les budgets… et les contradictions politiques. De hauts cadres de l’armée française osent aujourd’hui briser le silence réglementaire afin de montrer la nature et les causes d’une situation de crise de l’institution militaire (10).

L’explication paraît simple. Les forces armées ont atteint un seuil de rupture. Elles ne peuvent plus assurer les missions que le pouvoir politique leur assigne à cause d’une diminution drastique des budgets défense et sécurité. Une diminution qui entraîne d’énormes problèmes de moyens et de capacités, une fragilisation de l’outil de défense et des personnels en termes d’effectifs et de formation. C’est ainsi que les choses sont décrites.

Le Général Vincent Desportes pousse le constat. Il relève que le Livre blanc de 2008 (présidence Nicolas Sarkozy) et celui de 2013 (présidence François Hollande) décrivent un état du monde préoccupant marqué par « l’incertitude, l’augmentation de l’instabilité mondiale, le réarmement du monde hors Europe et l’inexorable montée des risques et des menaces… » (11). Et il soulève le paradoxe existant, selon lui, entre ce contexte géopolitique, d’une part, et, d’autre part, les préconisations des Livres blancs et celles des Lois de programmation militaire qui les concrétisent par la réduction des moyens de défense. « Il est fascinant, dans ces deux excercices, de constater – écrit-il – la parfaite contradiction entre l’analyse et les conséquences qui en sont tirées . »

Mais les conséquences qu’il en tire lui-même (ainsi que d’autres hauts cadres de l’armée) ne font que susciter une autre sérieuse inquiétude. L’idée avancée, afin de pouvoir dépasser cette contradiction, est de tout simplement changer la structure budgétaire globale française pour donner la priorité aux budgets des quatre politiques régaliennes de l’État : défense, sécurité, diplomatie, justice, et réduire ainsi les autres dépenses publiques : « la réforme du modèle économique et social français – écrit Vincent Desportes – constitue la priorité absolue ». Une reprise de la croissance est en même temps qualifiée « d’importance stratégique cruciale ». Mais comment concilier une telle reprise avec un impératif d’austérité structurelle de cette portée qui ferait dégringoler encore plus bas les budgets publics et sociaux, casserait les ressorts de l’économie et briserait probablement définitivement le modèle social français ou ce qu’il en reste. Il s’agit là d’une offensive martiale redoutable contre les politiques sociales et culturelles, contre l’investissement public producteur d’emplois, de formation, d’éducation et de richesses pour la collectivité.

On aurait tort de sous-estimer ce genre d’options en s’imaginant, un peu légèrement, que la « place forte » de l’économie et du système social français ne pourraient pas tomber sous le seul choc d’une telle charge, audacieuse mais finalement peu crédible par ses excès. Ce qu’exprime le Général Desportes s’appuie, en effet, sur des constats effectués à partir de la situation actuelle réelle. Raison de plus pour y être attentif.

Premièrement, les thèses qu’il développe – et il n’est pas le seul à le faire – se situent dans la trajectoire et la logique même des politiques mises en œuvre par les gouvernements qui se sont succédé depuis des années. Il s’agit bien d’une réduction volontariste des déficits, conformément au Pacte de stabilité et aux règles de l’austérité en Europe, par la baisse des dépenses sociales, le recul et le démantèlement des droits et des acquis sociaux.

Deuxièmement, si une restructuration budgétaire globale n’est pas explicitement dans l’agenda gouvernemental – en tous les cas pas formulée de cette manière –, car il serait risqué politiquement et électoralement d’annoncer un tel objectif, les hauts cadres de l’armée qui le proposent apportent une légitimité inespérée à une politique de régression de cette nature et de cette ampleur, au nom de la sauvegarde des missions régaliennes de l’État dont le Président de la République doit, précisément, se faire le gardien. Cela, dans une période où la confiance sociale vis à vis des pouvoirs publics est singulièrement affaiblie, tandis que l’enjeu sécurité/défense est évidemment d’une considérable importance.

Troisièmement, cette question d’un nouvel impératif des missons régaliennes de l’Etat est aussi « dans l’air du temps ». Elle s’inscrit dans l’ensemble des thèses médiatiques courantes aujourd’hui, et dans des thématiques idéologiques très problématiques. Jacques Attali le confirme, qui a quelques talents en la matière. « A partir d’aujourd’hui – écrit-il – on va peut-être enfin se décider à tout revoir à l’aune de cette bataille ; elle va conditionner tout le reste. Elle va conduire à repenser, comme on aurait dû le faire depuis longtemps, nos budgets de défense, de police, d’éducation et de santé » (12).

Mais l’objectif n’est pas que financier. Les attaques terroristes de janvier et de novembre 2015 ont régénéré une aspiration à la solidarité, à l’unité, à un certain patriotisme avec, notamment, la valorisation du Drapeau tricolore et de La Marseillaise comme réaction « post-traumatique » logiques et compréhensibles. Autre chose est l’instrumentalisation que l’on peut faire d’une affirmation nouvelle de ces aspirations à l’unité. Certains conseillent d’abandonner tout « angélisme » et croient justifié d’en appeler à ce qu’ils considèrent comme l’exemple israélien de « consensus national » dans la lutte anti-terroriste. Inspirons-nous d’Israël, s’exclame, par exemple, Julien Dray.

L’idée qui préside à cette indéfendable proposition est d’obtenir en France l’intégration du risque terroriste comme élément permanent et structurant de la vie politique et, surtout, de la vie quotidienne. Les réponses régaliennes, ultra-sécuritaires et militaires, auraient alors vocation à imprégner profondément les rapports sociaux et l’ensemble de la société au nom d’une menace présentée comme existentielle et permanente. On aboutit ainsi à la prévalence d’une « culture de guerre ». Cette « culture de guerre » servirait à « compenser » l’interdit de réflexion et d’action sur les causes des problèmes et sur les conditions d’une sécurité partagée et de la paix. En quelque sorte, faute de pouvoir (et vouloir) régler les problèmes en refusant d’en examiner les causes, la solution est de les intégrer comme une donnée intangible avec laquelle il faut vivre sans se poser trop de questions… sinon celles de leur coût budgétaire. Vivre avec la menace. Vivre intimement avec la peur… dans une « culture de guerre »… Voilà donc la proposition.

On sait que cette « culture de guerre », saturée de militarisme et d’ultra-nationalisme en Israël, alimente l’extrême droite, le racisme, l’agressivité contre tout espoir de paix, de justice pour le peuple palestinien, et de solution politique au conflit israélo-palestinien. Comme dit l’écrivain David Grossman, si vous parlez de paix, en Israël, « vous passez pour un fou ou pour un ennemi de l’Etat ». Est-ce vraiment cela que l’on veut pour la France ?

Israël est un État colonial qui occupe illégalement militairement un territoire qui n’est pas le sien. Cet État ne peut, en aucune façon, être considéré comme un modèle. Ni en matière de sécurité, ni en termes idéologiques et sociaux de « consensus national ». La politique de cet État constitue, précisément, depuis des dizaines d’années, une des plus graves menaces à la stabilité et à la sécurité internationale. Comme modèle politique… on peut faire mieux.

Cette construction d’une « culture de guerre » est donc une voie dangereuse. Lorsque Vincent Desportes, aujourd’hui enseignant à Sciences-po et HEC, qualifie ce qu’il appelle les « douceurs » de l’État providence « d’opium des nations qui conduit à leur engourdissement… » (13), il prend le risque de poser un pied sur ce chemin de guerre…sociale. Et dans cet esprit, on retrouve la mise en exergue de la notion d’ennemi, le refus du désarmement et la promotion de « l’esprit de défense », avec la guerre définie elle-même comme « outil de défense d’un projet politique » (14), c’est à dire, pour être clair, la guerre comme une nécessité… On est rarement allé aussi loin dans l’esprit d’une militarisation de la société et de la pensée politique.

Mais il n’y a pas que les militaires pour faire de la guerre une nécessité ou une contrainte du temps présent. Pierre Nora, historien, Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Membre de l’Académie française a utilisé cette formule qui fit événement dans la presse et les médias : « la France est en péril de paix… ». Cette phrase fut reprise publiquement le 27 décembre (15) par Manuel Valls qui dénonça le fait qu’ « une partie de la gauche s’égare au nom des grandes valeurs en oubliant le contexte, notre état de guerre ». Tout cela se conjugue comme si la paix devenait le péril, le danger à désormais à conjurer. Après l’Etat de droit et les libertés, désormais considérées comme des obstacles voire des menaces à notre sécurité… il faudrait donc, par civisme et citoyenneté, accepter cet incroyable renversement, (ré)apprendre à vivre avec la guerre, à vivre dans la guerre. Il deviendrait inéluctable de réinsérer cette soi-disant nécessité de la guerre dans notre existence quotidienne et notre façon de penser afin d’être à la hauteur des événements. On retrouve, là encore, en filigrane, cet interdit d’expliquer, issu de l’oukase gouvernemental, ce refus de poser les vraies – et décisives – questions sur les causes et les conditions de la sécurité et de la paix dans le monde d’aujourd’hui. L’horizon intellectuel et politique que l’on cherche à nous dessiner ainsi se limite à deux options : oublier la paix et nous sevrer de ce « nouvel opium du peuple » que seraient les droits sociaux et l’État providence. Comme projet de société… on peut faire mieux.

Remarquons enfin que ce discours sur le « danger de paix » ou la « nécessité » de la guerre ne nous éloigne pas d’une thématique idéologique fondatrice, liée à la recherche et à l’expression de la puissance dans le système capitaliste. Faire la guerre serait – dit-on – un invariant de la nature humaine… La guerre serait donc dans nos gênes. Alors qu’elle est avant tout d’un fait politique et social lié à l’évolution des modes de production. C’est pour cela qu’elle n’a cessé d’accompagner – dans des formes diversifiées – le cours de l’histoire.

1) A noter que l’Iran bat des records d’exécutions capitales (y compris de mineurs) : près de mille en 2015.

2) Voir « Contre l’Iran, l’Arabie Saoudite lutte pour sa suprématie », René Backmann, Médiapart, 07 01 2016.

3) Volte-face sur l’opportunité d’élargir le champ d’action militaire et les frappes de la France en Syrie (Paris y était opposé au prétexte de ne pas faire le jeu du régime) ; volte-face sur la possibilité pour Bachar El Assad de participer à une transition politique (ce que la France ne voulait pas), ou encore sur l’association possible des forces du régime à la lutte contre l’OEI (ce que la France refusait).

4) Voir « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015, page 115 et suivantes.

5) « In a rare deployment, B-52 bombers head to Europe for training exercises », The Washington Post, Thomas Gibbons-Neff, 02 03 2016.

6) « Nous ne céderons pas ! », http://www.ldh-france.org/cederons-pas /. Parmi les organisations signataires : CGT, Solidaires, FSU, FIDH, UNEF, Cimade, Mouvement de la Paix, RESF, AFPS, organisations de l’immigration…

7) « L’exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion », Patrick Boucheron et Corey Robin, Grand débats – mode d’emploi, Presses Universitaires de Lyon, 2015, page 32.

8) « L’idéologie ou la pensée embarquée », Isabelle Garo, La Fabrique Editions, 2009, page 71.

9) P. Boucheron, op. cit., page 69.

10) Voir en particulier « La dernière bataille de France », Général Vincent Desportes, Gallimard 2015. Voir aussi l’intervention de du Colonel Michel Goya le 9 décembre 2015, dans le cadre d’un débat autour de la Revue Défense Nationale, « Pour une nouvelle indépendance », à l’initiative du Parti de Gauche.

11) Vincent Desportes, op.cit., page 53.

12) « Comment gagner la guerre ? », L’Express, numéro spécial, 15 11 2015, page 24.

13) V. Desportes, op.cit., page 25.

14) V. Desportes, op.cit., pages 12 et 13.

15) Voir le JDD, 27 12 2015.

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