Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? (3)

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

2ème partie

DU « MAL ÊTRE » ARABE
A LA CRISE DE CIVILISATION

Une pathologie de l’Islam ?

Dans ses « Considérations sur le malheur arabe », Samir Kassir (1) écrit que « le mal être est la chose du monde arabe la mieux partagée ». Mais, ce « mal être », d’où vient-il ? Cet intellectuel libanais, progressiste de renom, n’hésite pas, lui, à expliquer… Il n’est d’ailleurs pas le seul, ici et là-bas, à démontrer ainsi la vanité et l’indigence du discours stigmatisant une prétendue « culture de l’excuse » et sur « l’irresponsabilité » présumée de ceux pour qui la violence politique et le terrorisme méritent explication parce qu’ils ont effectivement des causes sociales complexes dans des contextes déterminés. Tout cela, en effet, ne peut se réduire à la seule culpabilité des individus. Il faut donc distinguer ce qui ressort du politique et ce qui relève du judiciaire. C’est précisément cela la force et la pertinence d’un état de droit. Celui-ci contraint au devoir de justice, tandis que la qualité de citoyen implique la réflexion et l’action démocratique nécessaires afin de transformer le contexte politique et social pour faire progresser toute la société dans la maîtrise de son avenir… Les citoyens devenant de cette façon des acteurs responsables et souverains.

Si l’on veut commencer à comprendre ce « mal être «  du monde arabe, il devient nécessaire de saisir les causes de la crise profonde qui le caractérise depuis des dizaines d’années, et le poids réel du religieux et de l’idéologique dans cette crise. Certains reprennent cette vieille formule selon laquelle l’intégrisme ou l’islamisme politique seraient une « pathologie de l’Islam », espérant peut-être bénéficier de la notoriété médiatique d’Abdelwahab Meddeb, essayiste et écrivain tunisien qui publia en 2002 un ouvrage sur la question (2). Un ouvrage qui fait d’autant plus débat que son auteur est accusé d’une certaine complaisance vis à vis de la dictature de Ben Ali (3). Toujours est-il que Manuel Valls (le 17 novembre 2015, sur France Inter), mais aussi Jean-Pierre Rafarin (le 19 novembre 2015, sur France 2) ont utilisé la formule. L’usage de celle-ci nécessite beaucoup de vigilance afin que soit évité l’amalgame qui consiste à criminaliser la religion musulmane elle-même au nom de la critique de l’islamisme politique, et de la nécessaire condamnation du djihadisme. La possibilité d’une instrumentalisation d’extrême droite, ou tout simplement islamophobe, de cette approche reste prégnante.

Dans un récent hors série de L’Obs (4), Jean Daniel termine un éditorial en soulignant qu’aujourd’hui « il se trouve que l’Islam s’installe de plus en plus dans un islamisme qui impose le fanatisme ». Ici, l’affirmation d’un continuum entre l’Islam et le fanatisme comporte un certain risque. Disons qu’il y a là, sous-jacent, un débat de grande complexité sur l’Islam lui-même, sur les textes, sur les traditions… Mais comme l’écrit Soheib Bencheikh (5), à propos de l’enseignement religieux : « celui-ci a été élaboré et formulé entre le VIII ème et le XII ème siècle, et n’a connu depuis ni réforme, ni mise à jour. L’expression identitaire des musulmans se trouve alors gravement décalée par rapport aux besoins réels et aux véritables attentes de notre époque ». Il y a donc bien une question quant à la religion elle-même, c’est à dire une problématique idéologique et historique. Une problématique qui est donc en débat chez les musulmans eux-mêmes.

Devenir le sujet de sa propre histoire

Le problème essentiel réside certainement dans une crise globale, un effondrement des conditions et des structures politiques, institutionnelles, sociales, économiques permettant de construire un avenir. Il s’agit d’une formidable crise identitaire dans une impasse structurelle issue à la fois d’une situation concrète et d’un lourd sentiment d’impuissance face aux souffrances sociales, face aux défis sociaux et de souveraineté à relever, face à un monde occidental dominateur, acteur colonial hier, acteur impérialiste, à volonté hégémonique aujourd’hui.

Les régimes issus du nationalisme arabe après la deuxième guerre mondiale sont aujourd’hui à bout de souffle et inaptes à offrir un avenir décent à leur peuple. Ils n’ont tenu si longtemps que par le despotisme, le clientélisme, la répression… Jusqu’à ce que les mouvements du Printemps arabe – nous l’avons vu – révèlent l’épuisement de leur mode de développement et de leur système de pouvoir.

C’est ce cumul de souffrances sociales et de dépossession politique qui fait ce « mal être » et l’impasse majeure dans laquelle le monde arabe a été entraîné. Les logiques de puissance, les interventions militaires, les diktats néo-libéraux, les pratiques permanentes de répression, l’agression coloniale israélienne… Tout cela a contribué à des oppositions radicales et même violentes qui ont véhiculé à dessein une lecture intégriste de l’Islam, idéologiquement instrumentalisée et politiquement mobilisatrice. Ce n’est pas une tendance nouvelle. Déjà, en 1980, mais dans un contexte très différent, encore marqué par les luttes d’émancipation de la période précédente, Jacques Berque écrivait : « Oui, l’Islam à qui, voici près d’un siècle déjà, Renan promettait une extinction rapide et sans appel, le voici qui se présente dans la région afro-asiatique comme le grand redresseur des lésions et des déceptions » (6).

Le sacré est donc une force. Le religieux est une force puissante de mobilisation et de critallisation d’identités. Il peut permettre – on le constate aujourd’hui dans les développements idéologiques accompagnant le djihadisme – d’imposer un dogme absolument indiscutable comme « légitimité », et de désigner, par là même, qui sont les mécréants, les apostats, c’est à dire les ennemis à combattre. Ainsi, la survalorisation du facteur idéologique identitaire fonde cette « pathologie du politique » en vertu de laquelle expliquer serait déjà excuser, refuser de désigner l’adversaire, refuser la guerre prétenduement « nécessaire »… La dérive identitaire des uns se fait alors le miroir de celle des autres. Thibault de Montbrial, avocat pénaliste au Barreau de Paris – qui rappelle lui même avoir servi dans les parachutistes de l’Infanterie de Marine (celle qu’on appelait « la Coloniale ») – illustre le danger de cette escalade des identités lorsqu’il écrit : « quoi qu’en pensent tous ceux dont le discours est construit sur la flagellisation de la République, la référence constante à la colonisation et un désamour masochiste pour la France, les djihadistes ne sont pas le fruit de notre propre errance, mais celui d’un prosélytisme politique fondé sur une certaine lecture de l’Islam, et dont le but est d’imposer la loi islamique par les armes » (7). Beaucoup désignent cette escalade comme un « choc des civilisations ». C’est en réalité une confrontation alimentée par des idéologies sectaires et identitaires qui tendent à effacer la problématique des causes réelles.

Une jeunesse en radicalisation dans le monde réel

La recherche des causes s’impose d’autant plus que la nature et la dimension des actes de terreur commis par l’OEI et d’autres formations djihadistes provoquent une stupeur légitime et bien des interrogations. Racket, kidnappings, viols et esclavage sexuel, tortures, décapitations et exécutions sommaires, châtiments cruels, crimes de masse, destruction du patrimoine culturel et de biens religieux… Toutes ces pratiques n’ont évidemment rien à voir avec les valeurs de la religion musulmane.

On sait que des formulations violentes figurent dans le Coran, un texte datant du début du 7ème siècle… comme on en trouve aussi, notamment, dans la Bible. Ceci rappelle qu’un texte, aussi fondamental qu’il puisse être, ne peut être lu et interprété qu’en fonction du contexte historique dans lequel il fut produit. Et nul ne peut instrumentaliser les tragédies d’aujourd’hui pour faire oublier que les musulmans de France, au-delà d’une petite minorité active, respectent des pratiques qui contredisent l’affirmation récurrente selon laquelle l’islam serait incompatible avec les valeurs de notre République.

Comment juger, alors, les parcours de ceux qu’on appelle des « djhadistes français » (ou d’une autre nationalité européenne) ? Pour beaucoup d’entre eux, ils furent d’abord des délinquants de droit commun ayant eu affaire à la justice, parfois à la prison, condamnés pour des délits ou pour des exactions de petits voyous. Khaled Kelkal, Mehdi Nemmouche, Said et Cherif Kouachi, Amedy Coulibaly, Abdelhamid Abaaoud, Salah Abdeslam, Omar Mostefaï, et de nombreux autres djihadistes ont un profil de ce type ou peu s’en faut. C’est ce que les enquêtes ont confirmé au fil des années et des attentats.

Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales – EHESS), ou Olivier Roy, (politologue, spécialiste de l’Islam, Professeur à l’Institut universitaire de Florence) soulignent qu’il ne s’agit pas d’une radicalisation islamiste mais, à l’inverse, d’une « islamisation de la radicalité ». On peut interpréter cette formule comme la désignation d’une carence d’intégration, une exclusion du système économique et institutionnel dans un contexte d’inégalités, de chômage, de discriminations, de frustrations sociales profondes. Cette approche – contestée non sans arguments par François Burgat (8) ou Gilles Kepel – a le mérite de souligner l’importance de la situation sociale dégradée et le sentiment de rejet ou d’humiliation de jeunes Français en recherche, dans une révolte personnelle, d’une situation sociale de dignité, d’une grande cause, d’un sens à leur vie… Mais elle n’est réellement pertinente que si elle intègre aussi la réalité d’un fondamentalisme islamique qui, relativement, s’affirme. Ce processus de « radicalisation » ne peut s’analyser de façon univoque. Il cristallise les parts de condition sociale, mais aussi de politisation, de modèles idéologiques et de mémoire qui contribuent à la motivation. Cette jeunesse en radicalisation, en effet, ne vit pas en dehors de l’histoire réelle d’un monde de guerres, de dominations, d’injustices… Tout cela peut nourrir des désirs de revanche ou de vengeance qui trouvent une « légitimation » dans une construction idéologique faite de normes strictes et de vérités dogmatiques et intouchables. Mais une construction qui peut être eschatologique et criminelle, à la dimension d’une révolte agressive contre la société, dans un monde qui étouffe l’espérance.

Une histoire qui est aussi pleinement la nôtre

Comprendre. Comprendre en cherchant la dialectique compliquée des causes et des processus sociaux à l’oeuvre… Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire si l’on veut vraiment être capables de faire face et d’anticiper. Parce qu’il s’agit d’une crise de notre mode de développement, rien de moins. Une « fin de civilisation » dit le philosophe Jean-Luc Nancy (9). Analyser pour comprendre est donc une responsabilité. Il faut l’assumer avec exigence. Il est urgent de passer de la peur à des formes d’intelligence collective et de maîtrise politique véritable.

On ne peut se contenter de formules à la pertinence relative ou franchement contestables, comme on en trouve à la pelle dans les médias et dans les discours politiques. Le besoin de connaissance et d’expérience est considérable. Des universitaires ou des experts comme Gilles Kepel déplorent, à juste titre, le manque d’intérêt du pouvoir pour le travail et la compétence des spécialistes et des chercheurs sur le monde arabe en particulier. Il constate que la France « a laissé péricliter, en particulier sous les deux derniers quinquennats, le champ de ces études naguères prééminentes par rapport au reste du monde. Le pays de Louis Massignon, Jacques Berque et Maxime Rodinson, orientalistes et savants de renommée universelle, contraint aujourd’hui les meilleurs esprits de la jeune génération à partir à l’étranger pour se former, menaçant la pérennité même de la production du savoir dans un pays où les enjeux concernés sont pourtant centraux » (10).

Nombre d’observateurs adoptent aujourd’hui une approche très (trop) générale dans laquelle le djihadisme ne serait qu’une expression aux ressorts semblables à ceux de courants populistes ou néofascistes que l’on peut rencontrer ailleurs, notamment dans le monde européen et occidental. Certes, les pratiques peuvent se ressembler… Et l’on comprend comment la violence et la haine peuvent naître aussi, en Europe, dans la crise systémique générale d’un mode de production et de domination fondé sur l’exploitation et la puissance, qui concentre les richesses, qui centralise les pouvoirs et qui, par millions, en criminalisant la lutte des classes, expulse les personnes de la terre, de l’emploi, du logement, de l’éducation, de l’espoir d’une vie meilleure. Il y a cependant une réalité singulière de l’islamisme politique et de ses mouvances organisées. Une histoire à la fois très diversifiée et particulière du monde arabe et, au delà, du monde de cultures et de croyances musulmanes. Une histoire construite sur la colonisation et sur ses effets de longue durée. Un histoire, enfin, de dizaines d’années d’interventions néo-impériales et de guerre imposées de l’extérieur, qui ont renforcé l’instrumentalisation de la religion comme facteur de mobilisation, mais aussi comme expression de ce « mal être » : une révolte sourde contre les humiliations, contre des systèmes politiques bloqués dans un monde finissant.

Les mouvements du « Printemps arabe » nous ont dit que ce monde là ne veut plus être « l’arrière-cour » des intérêts occidentaux et de leur logiques de puissance. Les peuples du monde arabe, et certainement au delà du monde arabe, ne veulent plus d’une histoire écrite par les vainqueurs, ou ceux qui se croient les vainqueurs. Ils veulent être le sujet de leur propre histoire pour reprendre la formule de Samir Kassir. C’est pour cela – précisons-le au passage – que la question de Palestine garde toute sa centralité même lorsqu’on la fait disparaître de la diplomatie internationale et des médias. Elle critallise en elle-même une formidable densité historique et cette légitime et profonde aspiration à la souveraineté et à la dignité qui dépasse les conjonctures politiques.

Il faut donc s’abstenir de banaliser cette histoire complexe parce qu’elle est aussi pleinement la nôtre… Refuser d’expliquer c’est refuser cette histoire là et les responsabilités qui vont avec. Ce refus emprunte parfois des approches étroites, ou trop établies sur des caricatures étonnantes pour leur fragilité. Pour certains, en effet, l’islamisme ne serait qu’une forme d’idéologie ou de « croyance » à laquelle s’abandonneraient des dizaines de millions de « somnanbules » ou d’aveugles sur l’avenir… comme ce fut le cas sous le communisme et le fascisme. Dans son dernier ouvrage (11), Nicolas Grimaldi, professeur émérite de philosophie morale à la Sorbonne, mentionne ainsi les régimes de l’Union soviétique de Staline et de la Chine. Et il se pose la question : « comment autant d’aveuglement avait-il été rendu possible par le fantasme d’une simple fiction ? Là me semblait être l’origine de l’inhumain ». Toute idéologie serait donc un aveuglement ou une illusion de somnanbule. Voilà qui permet de clouer au pilori tous ceux qui ont été porteurs – ou qui le sont encore – de ce qu’on appelle « un grand récit » ou une idéologie, c’est à dire – pour aller vite – la mise en cohérence d’une vision du monde et de l’action politique qui peut l’accompagner. Comme si toutes les idéologies se valaient et devaient être classées ensemble au rayon des croyances dangereuses ou bien d’une commune « démence ordinaire », comme dit Nicolas Grimaldi.

Ce raisonnement là n’est pas seulement l’expression de l’imagination d’un philosophe aux conceptions très particulières. C’est plus grave que cela. Luc Ferry complète la démarche et lui donne – on peut compter sur lui pour ça – un usage plus médiatique. « C’est la lucidité qui sauve – écrit-il -, les mirages idéologiques ayant invariablemant des effets pathologiques » (12). Les prétentions de la leçon sous-jacente sont limpides. Le danger des idéologies montrerait  qu’il faut briser les cohérences idéologiques, bâtir des consensus pragmatiques, faire accepter des compromis en faisant sauter les grands principes, en relativisant l’importance des valeurs fondamentales et les droits (y compris sociaux) dans les choix politiques… Bref, s’adapter à la crise par le recul des droits et de l’éthique, et par l’abandon des engagements fondés sur une véritable ambition positive pour l’avenir…

La sécurité n’est pas la première des libertés

On voit ainsi comment cette violence terroriste du djihadisme est instrumentalisée afin de remodeler globalement l’imaginaire de notre société, affaiblir sa conscience collective et ses ressorts intellectuels. On savait déjà que le terrorisme ou, pour être plus précis, le logiciel anti-terroriste dominant, est un moyen puissant pour faire reculer l’expression citoyenne et syndicale, les droits et libertés, jusqu’à notre Constitution et nos valeurs républicaines. On constate d’ailleurs à quel point le conformisme et le manque de courage politiques peuvent conduire à des accommodements peu honorables. Même Robert Badinter, célèbre juriste, présenté (non sans quelques raisons) comme défenseur des Droits humains a dû s’arranger avec sa conscience pour accepter de couvrir de son autorité morale le projet de démantèlement du Code du travail, et pour pouvoir approuver la déchéance de la nationalité (13) qu’il qualifie au passage de « peine accessoire »… Cette qualification là, même dans la « mécanique » du langage juridique (une peine qui s’ajoute à la peine principale), est inacceptable puisqu’elle est en totale contradiction avec la gravité de la dérive éthique et politique qui sous-tend une mesure que l’on ne peut banaliser ainsi.

Il faut que la pression et l’autosuggestion politiques soient fortes pour que les avertissements et les sévères critiques des grandes ONG des Droits de l’Homme – Amnesty International, Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), Human Rights Watch (HRW) – restent sans effet. Comment s’étonner dès lors qu’un juriste connu, professeur à Sciences-po – Olivier Duhamel – puisse soutenir qu’il est « normal que le curseur bouge entre sécurité et libertés » (14). Appuyé par cet aphorisme éculé selon lequel la sécurité serait la première des libertés, cette façon de relativiser le droit et les valeurs universelles – comme on fait glisser le curseur d’une balance commerciale pour ajuster une pesée – en dit long sur la gymnastique sémantique et politicienne nécessaire pour faire accepter l’inacceptable. L’affirmation d’une priorité absolue à la sécurité est étroitement liée à la montée de la xénophobie, d’un nationalisme étroit et de l’autoritarisme. La sécurité est loin d’être la première des libertés… Avec la peur, elle les fait toutes reculer. Le sécuritaire tue les libertés.

On peut comprendre (il le faut) la force de l’émotion et l’espoir que tout ce qui est possible soit entrepris pour empêcher ou contrer efficacement de nouvelles attaques terroristes sauvages comme celles de l’année 2015. Mais la réponse politique, institutionnelle et sécuritaire du pouvoir aurait dû s’inscrire dans une réflexion collective nationale impliquant tous les acteurs politiques et sociaux. De plus, on ne légifère pas sur de tels sujets dans la précipitation. On ne transforme pas notre Constitution sans la garantie préalable d’une démarche qui préserve les valeurs républicaines et les principes de la démocratie… Sauf à provoquer une sorte d’invraisemblable cacophonie politicienne en lieu et place d’un véritable débat public.

En vérité, cette confusion lamentable ne fait qu’accompagner un projet réactionnaire aboutissant à cet étrange paradoxe qui fait qu’à la menace contre notre République, le pouvoir réponde par la mise en cause de notre modèle républicain. Comment peut-on défendre la démocratie par le recul des libertés ?

Les choix effectués par le Gouvernement et dictés par le Président de la République relèvent d’une logique d’ensemble. Il ne s’agit pas seulement de faire reculer l’état de droit et de mettre en cause notre modèle républicain. Ce qui est déjà très problématique puisqu’avec un tel recul ce sont les plus grands principes fondamentaux de notre Constitution qui sont mis à mal ou instrumentalisés: l’égalité, la séparation des pouvoirs, l’état de droit, le droit du sol, la laïcité. Au delà de ce processus de dislocation, ce dont il est question – nous allons le voir – c’est d’une transformation globale du modèle français sur tous les plans : institutionnel et judiciaire, politique et social, culturel… Avec des basculements qualitatifs et des reculs décisifs concernant par exemple ce qu’on appelle l’Etat providence et les pratiques du dialogue social brutalement écartées au profit d’une répression anti-syndicale particulièrement dure mais conforme au choix d’une orientation générale systématiquement favorable au patronat.

L’objectif est de légitimer et d’installer dans la durée une autre culture politique, socialement violente, une culture de guerre intérieure et extérieure dans un processus d’effacement des idées, des pratiques et des institutions républicaines et sociales qui constituent encore la trame concrète et les référents essentiels de notre société.

1) « Considérations sur le malheur arabe », Samir Kassir, Actes Sud, Sindbad, 2004.

2) « La maladie de l’Islam », Abdelwahab Meddeb, Le Seuil, 2002.

3) Voir « La maladie d’Abdelwahab Meddeb et la révolution tunisienne », Alain Gresh, 27 07 2011, http://blog.mondediplo.net

4« Le retour des guerres de religions », L’Obs, hors série, novembre-décembre 2015.

5) « Marianne et le Prophète, l’Islam dans la France laïque », Soheib Bencheikh, Grasset, 1998, Le livre de poche, page 145.

6) « L’Islam au défi », Jacques Berque, Gallimard, Les Essais, 1980.

7) « Le sursaut ou le chaos », Thibault de Monbrial, Plon, Tribune libre, 2015, page 214.

8) Voir « Réponse à Olivier Roy : les non-dits de l’islamisation de la radicalité », L’Obs avec Rue 89, 01 12 2015.

9) « Ce débat signifie que nous sommes dans la fin d’une civilisation », Jean-Luc Nancy, La Croix, 27 01 2006.

10) « Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français », Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Gallimard, page 304.

11) « Les nouveaux somnanbules », Nicolas Grimaldi, Grasset, 2016, page 10 et 11.

12) « Bonheur, joie, sagesse et puis quoi encore ? », Luc Ferry, Le Figaro, 21 01 2016.

13) « Déchéance de nationalité : pour Badinter, une révision constitutionnelle n’est pas nécessaire », Le Monde, 05 02 2016.

14) « Il est normal que le curseur bouge entre sécurité et libertés », Olivier Duhamel, Le Monde, 12 12 2015.

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