Contrat du siècle ou stratégie périlleuse ?

Quelques remarques à propos du contrat de vente de 12 sous-marins d’attaque à l’Australie.

Un accord mirifique… Une nouvelle miraculeuse… L’enthousiasme est au rendez-vous politico-médiatique pour la vente à l’Australie de 12 sous-marins dans un contrat de 34 milliards d’euros. Cet emballement devant un contrat effectivement exceptionnel dans son gabarit industriel et financier ne peut cependant masquer les questions et les inquiétudes.

On peut – on doit – comprendre la satisfaction ou le soulagement (parfois prudent) des salariés et des syndicats d’abord préoccupés par l’emploi alors que la DCNS, ce leader mondial dans la navale de défense, prévoit toujours un plan de restructuration avec des suppressions de postes à la clé. Mais le contrat passé, évidemment, ne garantit pas un changement de stratégie du groupe. La création espérée de centaines d’emplois en France reste à concrétiser. Le bras de fer social est à la clé.

Le risque d’un abandon d’une maîtrise nationale des compétences, des capacités technologiques paraît réel puisque les sous-marins seront assemblés en Australie. Mais ce risque de cession ou de diffusion, à un tel niveau de sophistication et de coûts, reste à mesurer.

Cet énorme contrat pose d’autres questions qui portent toutes sur le rôle français dans le monde et sur le mode de développement à partir duquel on souhaite bâtir l’avenir du pays. L’enjeu est considérable.

Quand la France se fait championne des ventes d’armes toutes catégories à l’exportation, elle transforme inévitablement une industrie de défense à vocation nationale en instrument de guerre économique dans les rivalités stratégiques de la mondialisation. La France est fière de s’inscrire maintenant dans le petit cercle mondial des acteurs marchands de l’armement alors que le contexte international incertain et instable est marqué par de très vives tensions, par des défis sécuritaires élevés, par des rivalités et des confrontations de puissances notamment au Moyen-Orient, mais aussi en Méditerranée, en Afrique et jusqu’en Asie. C’est une insertion volontariste dans une nouvelle et très préoccupante course aux armements. Celles-ci a atteint près de 1700 milliards de dollars en 2015, soit un des niveaux les plus hauts depuis la fin de la Guerre froide. L’Australie y participe activement malgré ses positionnements favorables au désarmement nucléaire et à la non-prolifération. Il est vrai que l’Australie fait partie du Traité de Rarotonga qui définit une zone exempte d’armes nucléaires dans le Pacifique Sud.

Mais l’Australie augmente très fortement ses capacités militaires. Et cela dans tous les domaines des armements conventionnels. Son Livre blanc pour la défense, adopté en février 2016, prévoit pas moins de 124 milliards d’euros de dépenses militaires pour les 10 ans à venir, en particulier pour les équipements concernant le renseignement et les interventions à l’extérieur. On ne peut éviter de se demander s’il est légitime de s’enthousiasmer pour la contribution de la France à une telle politique. D’autant que les équipements militaires prévus par ce Livre blanc serviront aussi, comme cela se passe actuellement, à « protéger » les frontières australiennes par une politique migratoire militarisée et musclée contre l’afflux de migrants et de réfugiés. Cette politique migratoire est régulièrement dénoncée par les ONG pour ses atteintes aux Droits de l’Homme.

On est évidemment en droit d’attendre et d’exiger tout autre chose de la France. Une autre orientation de politique étrangère et de défense. Une contribution réelle, et dans la durée, au règlement des conflits, aux négociations pour le désarmement, au développement dans toutes ses dimensions, à la recherche de mesures de confiance dans une conception de la sécurité collective qui reste à redéfinir sur les plan européen et international. Et aussi une conception du développement nation al et de la coopération européenne qui fassent plus de place aux industries civiles créatrices d’emploi. Et certainement plus de circonspection dans le choix des partenaires commerciaux surtout lorsqu’il s’agit d’armements. Où sont les beaux discours et les grands engagements pris lors de l’adoption du Traité sur le commerce des armes adopté en avril 2013 par l’Assemblée générale des Nations-Unies ?

La démilitarisation est forcément un choix structurel, une politique de long terme… Reconstruire un ordre international sur le principe et les pratiques du multilatéralisme et de la coopération n’est pas une facilité. En revanche, c’est une nécessité. La France devrait jouer un rôle initiateur en la matière. On reconnaît une grande politique quand elle permet d’anticiper et de produire une vision d’avenir. Refuser aujourd’hui de voir les risques de l’escalade actuelle dans la militarisation et les crises internationales, et contribuer délibérément à ces processus périlleux, comme le fait l’exécutif français, est une politique dangereuse et à courte-vue. JF

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2 réflexions sur “Contrat du siècle ou stratégie périlleuse ?

  1. tres bon l’article. En cette periode pleine de conflits, locaux et regionaux la question essentielle qui se pose est ou va le monde, quand la production des valeurs d’usage servent a des catastrophes potentielles.

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    1. Merci, Aliki.
      Je vois plusieurs articles de l’Unité populaire sur les pressions européennes et du FMI pour aggraver encore le mémorandum d’austérité en Grèce. Et guère de commentaire en France. Il est vrai que je n’ai pas eu le temps de lire la presse dernièrement car je prépare un long texte sur les relations internationales pour mon blog. Est-ce qu’il y a eu déjà une décision finale officielle sur les termes du « compromis » ?..
      Je t’embrasse. Jacques

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