Proche-Orient: que se passe-t-il ?

Introduction pour une conférence-débat à Reims, à l’invitation du PCF, le 26 mai 2016.

Parler de la situation au Proche-Orient, c’est aussi parler du monde arabe et des relations internationales en général… Tout est lié, en effet. Les enjeux sont globaux. Cette introduction vise à donner quelques clés de compréhension (1).

Comment faut-il parler du Proche-Orient ?

Faut-il remonter l’histoire ou une partie de celle-ci ? Faut-il laisser cela aux historiens ? En vérité, on échappe pas à l’histoire… aux conséquences – qui peuvent être lourdes et compliquées – des faits historiques. Et la politique est aussi le fruit des mémoires. Des mémoires longues. La question de Palestine est emblématique du poids politique de l’histoire dans les enjeux et les confrontations du présent. Il y a peu de questions qui font resurgir le passé avec autant de force.

Si l’histoire pèse très lourd, elle ne peut être, cependant, le prétexte à une instrumentalisation, à une « préemption » sur le territoire, sur le patrimoine archéologique ou sur la légitimité politique… Je fais allusion à l‘injustifiable et violente polémique lancée par le gouvernement israélien et, en France, par de nombreux acteurs politiques et idéologiques (le CRIF a été particulièrement actif), au sujet du vote d’une résolution du Conseil de l’UNESCO concernant la protection du patrimoine culturel palestinien dans le territoire occupé et le « caractère distinctif » de Jérusalem-Est. Pourtant, cette résolution (il y en a eu 11 précédemment du même type…) ne traite pas du caractère religieux du patrimoine historique en Palestine occupée. Elle ne fait que rappeler Israël à ses responsabilités vis à vis du droit international en tant que puissance occupante.

L’enjeu de légitimité sur cette terre de Palestine est très élevé, d’où cette volonté de « préemption » israélienne et pro-israélienne sur l’histoire afin de justifier la colonisation au mépris du droit. On voit, d’ailleurs, comment le récit historique construit de longue date par Israël vise à justifier la politique coloniale de cet état et un processus de judaïsation en territoire occupé. Ce récit suscite d’ailleurs depuis des années (surtout depuis les années 80), un effort de rectification d’ensemble par de « nouveaux historiens » israéliens qui veulent précisément déconstruire la conception idéologique officielle pour faire apparaître les problématiques de l’occupation militaire et la nature coloniale de l’État : Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé, Shlomo Sand et quelques autres… Leurs travaux sont pertinents et très utiles.

Enfin, il y a une autre et simple raison qui fait de l’histoire un paramètre important. Elle permet de comprendre la grande complexité des problèmes posés. On reste néanmoins stupéfaits devant la faiblesse du débat politique et médiatique général sur la question.

Aujourd’hui, alors que nous assistons à une crise internationale majeure au Proche-Orient, les commentaires tournent quasi exclusivement sur le djihadisme, le terrorisme, la sécurité… avec des interventions d’experts aux compétences parfois douteuses… Un récent dossier de L’Obs (2) a montré qu‘il s’agit souvent d’anciens agents des services de renseignement voire de sociétés de gardiennage… Je passe sur cet expert – réputé excellent – d‘une chaîne nationale de télévision en continu… qui était lui-même fiché « S ». La justice, notons-le, n’a finalement retenu aucune charge contre lui, ce qui, soit dit en passant, souligne l’irresponsabilité de tous ceux qui en appelaient récemment à l’internement judiciaire immédiat de toutes les personnes faisant l’objet d’une telle fiche…

Dans le contexte politico-médiatique actuel, même la question de la sécurité, considérée comme prioritaire… est mal traitée. Bien sûr, rien dans les questions de sécurité ne peut être écarté de la réflexion : djihadisme, terrorisme, violence politiques, confrontations armées… Tout cela fait partie des enjeux et du tableau d’ensemble. Mais pour porter jugement, pour savoir comment agir, quelles politiques pour la France, pour l’Union européenne ?… il faut comprendre et faire comprendre. Alors, essayons de comprendre.

Une crise de l’ordre international

Notons d’abord que la nature et la dimension des faits sont parlantes en elles-mêmes. Avec la crise en Syrie on assiste à ce qui se présente certainement comme la première grande guerre du 21ème siècle : 300 000 morts et peut-être davantage ; un habitant sur deux de la Syrie – soit environ 12 millions de personnes – déplacé ou réfugié à l’étranger ; un flux global de réfugiés (dont environ la moitié ne vient pas de Syrie) inédit dans l’histoire d’après la 2ème guerre mondiale ; une déstabilisation de tout le Proche-Orient ; une situation de conflit qui implique les États-Unis, la Russie, la France et d’autres grandes puissances ; une crise dans laquelle interviennent directement les principales puissances régionales : Turquie, Arabie Saoudite, Iran … mais aussi le Hezbollah libanais, acteur politique et militaire de poids.

Tout cela nécessite une analyse qui permette de prendre de la hauteur. Cela ne se résume pas au seul danger (bien réel) du terrorisme, du djihadisme, des exactions et des crimes du régime syrien… Nous sommes là, en effet, dans une crise globale. Il faut en saisir toutes les causes avec leurs liens, leurs enchaînements.

En fait, il faut comprendre en quoi cette situation au Proche-Orient et dans le monde arabe est révélatrice d’une crise de l’ordre international et du mode de développement. C’est une crise doublement systémique.

On ne peut réduire les enjeux à la sécurité des personnes et des biens en France et en Europe, même s’il y a une responsabilité que les gouvernements doivent absolument assurer. On ne peut réduire la réponse à l’anti-terrorisme, à une politique ultra-sécuritaire, militaire et répressive… Comme si la seule question qui vaille était celle de l’identification de l’ennemi à qui faire la guerre.

Le 26 novembre dernier, Christian Favier, sénateur communiste, en séance publique, s’inquiète légitimement de la situation. Manuel Valls lui répond et s’exclame : « … mais moi, je vous le dis, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Cette formulation est évidemment inacceptable. Chercher les causes, ce n’est pas chercher l’excuse des criminels. On échappe pas à cette question des causes, des contextes favorables à la montée de la violence… Sauf si l’objectif réel n’est pas prioritairement de lutter contre le terrorisme, mais plutôt d’utiliser le terrorisme pour imposer une mutation politique et culturelle réactionnaire de tout notre système institutionnel et social (3)… dans un contexte durable de crise profonde et de colère sociale montante.

On comprend que la question de la sécurité soit devenue cruciale… mais, dans le monde global où nous vivons, l’enjeu de la sécurité doit être traité autrement. La question devrait être posée ainsi : comment construit-on de la sécurité collective ?.. De la sécurité en France et pour tout le monde, pour tous les pays, pour tous les peuples ? Par quels moyens ?.. Par quelles politiques ?

Pour pouvoir répondre, il faut saisir la nature de cette crise de l’ordre international et du mode de développement. Celle-ci touche à tout ce qui fait les réalités du monde actuel :crise sociale et carences démocratiques, guerres, chaos sécuritaires et déstabilisations, affaiblissement des pratiques et des règles du multilatéralisme et de l’ONU, affirmation des cadres de « contournement » à l’ONU : G8, G20, OTAN, groupes de contact… ce sont des cadres oligarchiques dénués de légitimité universelle et dans lesquels s’expriment en priorité les logiques de puissance et de domination. Il faut ajouter à cela, un contexte international nettement plus compliqué. La hiérarchie des dominations est contestée avec la montée des puissances émergentes. Les puissances occidentales ne maîtrisent plus les relations internationales à leur guise. Et puis, de nouveaux acteurs jouent un rôle de plus en plus décisif (multinationales, ONG…). Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme un « non-acteur » politique et stratégique, une entité divisée et trop liée à l’OTAN pour pouvoir jouer un rôle réel particulier.

Tout ceci montre qu’on arrive au bout d’une configuration des relations internationales fondée sur les logiques de puissance et l’exercice de la force, sur la poursuite des politiques de domination, sur le néolibéralisme et l’ajustement structurel (ou politiques d’austérité).

C’est tout cela qui est en question. Si on ne le prend pas en compte… on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans le monde arabe et, un peu plus largement, dans cette vaste zone de crises et de guerres qui, très globalement, s’étend du Nord de l’Afrique jusqu’à l’Afghanistan… Cette crise de l’ordre international et du mode de développement y est effectivement très visible en particulier au Proche-Orient.

La signification du Printemps arabe

Pour certains, au « Printemps arabe » aurait succédé un « hiver islamiste ». Le Printemps serait donc un échec. Il aurait même provoqué par lui-même, cet « hiver » glaçant du djihadisme et du terrorisme. Cette approche est totalement inappropriée. En réalité, il n’y a pas deux moments historiques distincts et opposés. Il y a un seul et même processus dans une situation très contradictoire. Le Printemps arabe révèle plusieurs choses déterminantes :

Premièrement, l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe ou pan-arabe (celui des partis Baas, notamment). Il s’agit de régimes autocratiques, violents, fermés, à bout de souffle… Et considérés en général comme ayant abandonné le soutien à la cause palestinienne, alors que cette cause apparaît traditionnellement aux peuples arabes comme une cause qui leur appartient, une cause de leur histoire propre.

Deuxièmement, des aspirations populaires très fortes à l’indépendance, à la souveraineté, à la démocratie, à la justice, à un autre mode de développement économique et social.

Troisièmement, des rapports de force politiques peu favorables aux courants démocratiques, et marqués par des dizaines d’années d’arbitraire et de répression contre les forces démocratiques, de corruption, de montée de l’islamisme politique comme résistance identitaire et comme référence idéologique devenant parfois dominante. Avec, en contre-point, la répression anti-communiste, les difficultés générales des progressistes dans le contexte de l’échec des pays dits du socialisme réel en Europe de l’Est… Il s’agit d’un changement notable puisque l’URSS et ces pays furent précisément, après guerre, des soutiens directs aux régimes nationalistes. Ce fut le cas notamment pour le plus puissant d’entre eux, l’Égypte.

Le Printemps arabe, ce grand moment politique et populaire, n’est pas une « nouveauté » dans l’histoire des peuples concernés, et dans celle de leur luttes de libération. On peut rappeler les luttes anti-coloniales dans l’entre-deux guerres. Par exemple en Egypte, en Syrie, en Irak… En 1936, on assiste, en Palestine, à une résistance anti-coloniale avec une grève générale de quelque 6 mois.

La 2ème guerre mondiale sera suivie aussi par des périodes de luttes sociales. Ce sera d’ailleurs une période nouvelle sur les plans politique et géopolitique. Une période qui établit les bases du contexte régional actuel. C’est la période de l’effondrement du système colonial. En 1956, la crise de Suez marque la fin de l’hégémonie européenne et l’installation d’une domination américaine au Proche-Orient. Washington et Moscou – pour des raisons très différentes – s’opposent, en effet, à l’intervention militaire franco-britannique et israélienne contre Nasser qui vient de nationaliser le Canal. L’URSS soutient l’Égypte tandis que les États-Unis ne veulent plus d’une prééminence franco-britannique dans cette région pétrolifère et stratégique décisive. En 1945, Roosevelt et Ibn Séoud ont d’ailleurs signé le « Pacte du Quincy » qui garantit le parapluie sécuritaire américain à l’Arabie Saoudite contre l’accès au pétrole.

Les États arabes accèdent à l’indépendance, mais ils restent sous influence ou domination étrangère dans un contexte à la fois néocolonial et de guerre froide. Washington et ses alliés vont chercher à installer une hégémonie multidimensionnelle sur le Proche-Orient. Ils vont tout entreprendre pour faire reculer les forces de gauche et de libération… et l’influence soviétique. Ils vont évidemment le faire pour des intérêts énergétiques et stratégiques. Israël sera désormais un allié stratégique indéfectible de cette politique. Tel-Aviv y gagnera une invulnérabilité militaire (jusqu’à disposer de l’arme nucléaire … grâce à la France), et une impunité systématique qui va lui permettre de poursuivre son expansion coloniale au mépris du droit et des résolutions des Nations-Unies.

Une offensive complexe de « normalisation » pro-occidentale s’est ainsi construite au Proche-Orient, dans un processus qui vise à établir durablement un rapport de forces, à affaiblir ou briser les régimes considérés comme non conformes aux intérêts américains et européens. Ce processus va s’installer dans la durée. Il va prendre toute sa mesure après la chute du mur et la disparition de l’URSS, en particulier avec les guerres en Irak, en Syrie, en Libye…

Les régimes post-indépendances vont contribuer à cette évolution en réprimant les progressistes, les syndicats indépendants, les partis communistes… ce qui permettra un affaiblissement idéologique des référents démocratiques et marxistes. Le recul sera cependant variable puisque ces référents resteront parfois plus vivant qu’ailleurs, comme au Liban.

La question du rapport à Israël

Cet effort de « normalisation » pro-occidentale va prendre des formes spécifiques. Le Liban apparaît d’ailleurs comme un exemple très particulier mais significatif. Durant la guerre qui a déchiré ce pays de 1975 au début des années 1990, un des enjeux politiques déterminants fut celui de « l’arabité ». Cette revendication « d’arabité » du Liban révèle une volonté clairement progressiste d’affirmer une existence nationale, patriotique, anti-coloniale, indépendante vis à vis des États-Unis et d’Israël. Et plutôt pro-palestinienne malgré des contradictions que l’on qualifiera de conjoncturelles (faute de pouvoir, ici, expliciter davantage). Cette revendication d’arabité est un choix, une aspiration qui s’affirme en contradiction avec la réalité libanaise d’un régime de divisions confessionnelles et de pratiques fondées sur des alliances privilégiées avec des forces politiques extérieures, du monde arabe, ou des États-Unis et de France, par exemple.On voit, en particulier, comment la contradiction Iran/Arabie-saoudite s’exprime directement à travers les confrontations politiques au Liban.

Au delà du Liban, on trouve cette même exigence de l’indépendance nationale, ce refus du projet stratégique de Washington et de ses alliés, cette aspiration à un État ayant vocation à garantir une unité populaire sur une base de souveraineté. Le rapport à Israël, avec la question de Palestine, n’ont donc cessé d’apparaître comme une ligne rouge. Mais celle-ci s’est peu à peu effacée ou atténuée.

Ainsi, lorsque l’Égypte signe les Accords (séparés) de Camp David en 1978, elle est exclue de la Ligue arabe pour 10 ans. Le traité séparé suivant, signé en 1994, entre Israël et la Jordanie ne suscite plus les mêmes réactions… D’autant moins que le processus d’Oslo est commencé. Ce qui tend à justifier la possibilité d’un dialogue avec Israël.

L’état de guerre israélo-arabe tend donc à s’estomper ou s’effacer (pas partout et notamment pas au Liban…) pour un autre contexte général de méfiance, de prudence, de non-reconnaissance mais aussi d’accords sécuritaires avec Israël, de collaborations diverses, souvent non-dites… Le rapport à Israël a changé. On se situe dans une période nouvelle dès les années 90. Mais la question de Palestine n’est toujours pas réglée. Et aujourd’hui, la situation pour le peuple palestinien a rarement été plus dramatique, sans perspective, alors que l’idée d’un État palestinien n’a jamais obtenu une telle approbation – de principe – sur le plan international. Mais il y a loin du discours aux actes. Les intérêts stratégiques passent avant la réalisation du droit des Palestiniens. Au Proche-Orient, il y a un État qui bafoue le droit, et un droit à l’État qui reste bafoué…

Cette situation participe de la crise qui frappe l’ensemble du monde arabe. Un monde arabe déstabilisé par la crise sociale et politique, par la montée progressive (depuis la fin des années 70) d’une mouvance de l’islamisme politique diversifiée, notamment de ses courants djihadistes et terroristes.

On comprend bien, alors, pourquoi, dans notre pays, certains – jusqu’au plus haut niveau de l’État – se permette de dire à propos du terrorisme, que chercher l’explication, c’est chercher l’excuse… En vérité, il faudrait plutôt dire : chercher l’explication, c’est chercher les responsabilités. Toutes les responsabilités. Et cela, évidemment, personne ne le veut parmi les puissances qui comptent et qui ont, justement, des responsabilités dans cette situation.

En vérité, les tragédies et les guerres du Proche-orient et du monde arabe rappellent l’exigence et l’urgence de changements complets dans l’ordre international, donc dans les politiques étrangères et de défense des puissances occidentales, dans les politiques migratoires, comme dans l’ensemble des politiques publiques.

Sur les origines de l’islamisme politique

D’où vient alors ce courant idéologique et politique de l’islamisme politique ? On peut dire – pour aller vite – qu’il est né de la crise et de la guerre… et des politiques qui ont conduit à cette impasse, à cette crise de l’ordre international et du mode de développement qui affecte si profondément le monde arabe.

L‘année 1979 fut marquante par plusieurs faits révélateurs. Des faits qui aident à expliquer…

– C‘est l’attaque et la prise d’otage de la Grande mosquée de la Mecque par un groupe armé salafiste d’Arabie Saoudite, ce Royaume wahhabite dont on mesure aujourd’hui les responsabilités directes... Le problème sera réglé par la force avec l’aide du GIGN français.

– C’est la révolution iranienne issue du rejet de la dictature pro-occidentale du Shah Reza Pahlevi, et l’installation d’un régime et d’un État théocratique. L’islamisme politique iranien apparaît dans le monde musulman comme l’exemple d’une force capable de faire la décision, et de porter des aspirations, une identité contre la domination et les valeurs occidentales.

– C’est l’intervention soviétique en Afghanistan qui permet à une nébuleuse de groupe et courants islamistes aux allégeances claniques diversifiés de s’imposer contre une intervention extérieure et contre le communisme. Avec l’appui des voisins pakistanais et des États-Unis (y compris sur le plan militaire). De nombreux combattants de différents pays, notamment du Maghreb et du Proche-Orient iront rejoindre les « Moudjahidines » afghans pour retourner ensuite dans leur pays d’origine… L‘Algérie par exemple.

– En Algérie, précisément, Chadli Benjedid, cette année-là, accède au pouvoir dans un contexte de crise sociale et politique il va mettre en œuvre une politique néo-libérale qui, parmi d’autres facteurs, va accroître le mécontentement populaire et favoriser l’affirmation des islamistes, en particulier le FIS (Front Islamique du Salut) et différents groupes armés, notamment le GIA (Groupe Islamique armé), le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) créé en 1998 à la fin de la décennie noire du terrorisme en Algérie. Ce GSPC fera allégeance à Al Qaida pour s’appeler maintenant AQMI ( Al Qaida au Maghreb Islamique). AQMI va nouer des relations en Afrique avec Boko Haram ou avec les Chebabs de Somalie.

– En 2003, la guerre américaine en Irak constituera un puissant moyen pour l’intégration de djihadistes étrangers au sein d’Al Qaida et pour l’émergence d’un courant plus radical encore, celui de l’OEI (Organisation de l’État islamique) qui va attirer des milliers de combattants étrangers.

Une analyse plus approfondie serait nécessaire afin de montrer comment des processus de déstructuration sociale, des régimes corrompus et anti-démocratiques, des interventions militaires extérieures et des ingérences néo-impériales ont pu contribuer de façon décisive au développement de cette mouvance politique dangereuse qui n’échappe pas aux rivalités stratégiques régionales et à la géopolitique globale. Ceux qui ont joué avec le feu en Afghanistan et en Irak, les États-Unis en particulier, portent une lourde responsabilité dans l’extension de l’islamisme politique et du djihadisme terroriste.

Mais on retrouve aussi dans les causes – je le répète – la crise sociale aiguë des pays concernés, l’épuisement des régimes en place. C’est une crise de décomposition sociale et nationale. Et celle-ci ne se résume pas à la mise en cause des frontières issus des accords Sykes-Picot qui ont dessiné en 1916 le partage colonial européen du Proche-Orient. L’image du bulldozer effaçant, le 11 juin 2014, la frontière syro-irakienne nous a été servie à satiété. Au delà de la problématique – bien réelle – des frontières, c’est l’existence même des États dans leurs formes actuelles qui est en question sous les coups de boutoir de la guerre et d’une crise politique, économique, sociale, institutionnelle très profonde.

Israël n’échappe pas à cette crise tellement la politique coloniale, depuis des dizaines d’années et quelle que soit la couleur politique du gouvernement, est en contradiction avec les engagements de sa Déclaration d’indépendance, avec le mythe de l’État démocratique (un État colonial ne peut pas être un État démocratique), avec l’interrogation essentielle sur l’identité et sur l’éthique provoquée dans la durée par la militarisation, par l’occupation, par la colonisation et la montée des forces d’extrême-droite. Avigdor Lieberman, vient d’ailleurs d’être nommé ministre de la Défense par B. Netanyahou, ce qui va encore accentuer ce caractère extrémiste et militarisé du régime israélien. On sait qu’Israël, État expansionniste et colonial, n’a pas de frontières officielles. On se demande aussi où sont les frontières éthiques de ses dirigeants actuels. Beaucoup de ses citoyens, notamment progressistes, ont du mal à voir où se situe le projet national israélien dans une légitimité en effondrement, et dans une société minée par son histoire coloniale… La crise est telle qu’un ancien Premier Ministre travailliste, Ehud Barak, peut ouvertement dire qu’aujourd’hui « Israël est infecté par les germes du fascisme » (4).

Crise existentielle et violence politique

C’est donc tout le Proche-Orient qui traverse une crise structurelle et existentielle. C’est en réalité cette immense « zone des tempêtes », de l’Ouest africain et de la zone sahélo-saharienne jusqu’à l’Afghanistan, incluant l’ensemble du monde arabe, qui est en implosion, en décomposition.

On peut cependant s’interroger. Pourquoi une crise – ou des crises – de cette dimension ? Pourquoi un tel niveau de confrontations et de violence politique ?..

On ne relève pas assez le fait que les peuples du monde arabe ont connu 5 siècles de domination coloniale et impérialiste. Rien de moins. Et cette histoire n’est pas terminée même si c’est aujourd’hui plus complexe qu’hier.

La domination ottomane commença, en effet, au 14ème siècle. Sur le monde arabe, elle prit toute sa mesure au début du 16ème. La campagne de Bonaparte en Egypte s’inscrivit au 18ème dans un contexte d’influence grandissante des puissances européennes dans le monde arabe. Le démembrement de l’Empire Ottoman après la Première guerre mondiale ouvrit à un dépeçage colonial dessiné par les Accords Sykes-Picot et officialisés par les Traités de San Remo et Sèvres en 1920 et de Lausanne en 1923. La colonisation européenne, déjà installée depuis le 19ème siècle au Maghreb, découpa ainsi le Proche-Orient en zones d’influence et de prédation. Avec les indépendances politiques acquises (avant et après la 2ème Guerre mondiale), c’est l’hégémonie américaine qui prend le dessus. La création de l’État d’Israël en 1948 sera perçue par les Palestiniens et les peuples arabes comme une continuation du processus colonial…Toute cette histoire fut un long chemin de soumission, de répression, de dépossession, de promesses bafouées et d’humiliation.

Dans la mémoire longue apparaissent alors deux peuples que l’on dit « oubliés » des Accords Sykes-Picot et des Traités : le peuple palestinien et le peuple kurde. Ces deux peuples paient encore plus cher que tous les autres les partages coloniaux et les convoitises impérialistes. Certes, les kurdes avaient obtenu le principe d’un État avec le Traité de Sèvres en 1920, mais sous la pression du nationalisme turc et de Mustapha Kemal, les puissances européennes corrigèrent ce traité par celui de Lausanne. Et celui-ci intégra la zone kurde concernée dans l’État de Turquie.

On peut dire que l’islamisme politique, jusqu’au djihadisme, constituent dans leur complexité politique, une conséquence de cette histoire de longue durée des dominations et du mépris des peuples. Ils constitue aussi, nous l’avons souligné, un facteur aggravant et révélateur de la profondeur de la crise sociale, de l’absence de perspective dans un vaste chaos sécuritaire et politique. L’impasse historique et systémique est telle quelle nourrit ainsi des violences de haute intensité et des guerres sans fin.

On comprend pourquoi certains ont peur du débat et de la vérité sur les causes… D’autant qu’explose, jusqu’en Europe, un autre aspect dramatique de cette crise générale : le flux massif de réfugiés venant de Syrie, du Moyen-Orient et du continent africain. Des millions de personnes cherchent refuge dans les pays qui leur sont voisins, ou en Europe. Certains pour échapper à la guerre, d’autres pour fuir des conditions d’existence marquées par la misère et l’absence de perspectives sociales acceptables. D’autres encore, pour toutes ces raisons à la fois.

Ces migrations d’urgence massives traduisent l’implosion des modes de gestion capitalistes. C’est un événement international majeur et une cause humaine prioritaire. On constate pourtant, malgré des milliers de morts, noyés en Méditerranée, l’incapacité des gouvernements européens à faire face au problème, sinon en fermant les portes d’entrées et les routes d’accès. Seule l’Allemagne a accepté de recevoir environ un million de réfugiés pour, finalement, chercher elle aussi à freiner le courant d’immigration. C’est le but de l’accord inacceptable et inapplicable signé avec la Turquie chargée de contrôler et bloquer les flux (5). Il est d’ailleurs assez consternant de confier à la Turquie la responsabilité de choisir celles et ceux qui seraient autorisés à entrer dans l’UE alors qu’Ankara n’a cessé de marquer une complicité certaine avec les djihadistes de l’OEI, pour combattre le régime syrien et les Kurdes. Alors que les organisations kurdes ont été à peu près les seules en capacité réelle d’opposer une résistance armée effective aux combattants de l’OEI, et même de les faire reculer. Le cynisme des autorités turques nous rappelle à quel point tous les problèmes sociaux et politiques régionaux sont surdéterminés par des logiques de puissance.

Dépasser les logiques de puissances

On voit comment l’intervention militaire russe a modifié les rapports de force en Syrie. Mais il ne s’agit pas de savoir si Moscou joue un rôle positif ou non. La question ne se pose pas ainsi. La Russie, en effet, conduit, comme les autres, une stratégie de puissance pour ses propres intérêts. C’est cela qui change la donne. C’est un fait. Un processus de règlement politique de la crise syrienne pourrait intervenir (c’est une éventualité) dans le cadre d’une négociation pilotée par Washington et Moscou. C’est aujourd’hui incertain.

On voit aussi comment tous les acteurs étatiques sont en théorie d’accord pour affronter l’OEI. Mais chacun définit unilatéralement d’autres adversaire-s prioritaire-s, ou d’autres objectifs stratégiques. La Turquie vise les Kurdes et le régime syrien. L’Arabie Saoudite vise l’Iran. Quant à l’Iran, elle cherche sa « réintégration » internationale, la fin des sanctions, et participe à la défense de son allié syrien… Le jeu complexe des puissances régionales sous la tutelle (relative) des plus grandes, entretient la durabilité de la crise. Les intérêts stratégiques en contradiction sont au cœur de cette crise de l’ordre international.

La France participe activement à ces rivalités de puissances. Il est préoccupant de voir qu’un pouvoir exécutif socialiste ait pu choisir une orientation très belliciste au point d’avoir cherché à entraîner les États-Unis dans une guerre massive de bombardements en Syrie, et d’avoir tenté de faire échec à un accord des 5+1 (6) avec l’Iran sur la question nucléaire. Les autorités françaises ont fait ainsi de l’Arabie Saoudite et d’autres pétro-dictatures du Proche-Orient, des alliés privilégiés à qui ont peut vendre des armes. Tout en présentant une politique de force militarisée comme une responsabilité de puissance qui veut compter, et une des conditions pour la sécurité de la France. Une sécurité bien loin d’être garantie comme les attaques terroristes de 2015 l’ont montré.

En vérité, la France affaiblie par la crise, dans un contexte qui la dépasse largement, s’accroche au train des plus puissants et à l’OTAN dont elle a réintégré l’organisation militaire depuis N. Sarkozy. Elle en rajoute même, dans une orientation néo-conservatrice et très pro-israélienne, pour essayer de garder son rang et son statut dans des rivalités et des crises où son rôle et son influence restent faibles aujourd’hui.

On est cependant en droit d’attendre une toute autre politique de la part des autorités de notre pays. Bien sûr, nul ne peut imaginer que la voix et l’action de la France pourraient à elles seules, ouvrir les conditions d’un règlement durable des conflits au Proche-Orient et dans le monde arabe. La dimension de la crise, ses conséquences dramatiques, les risques encore plus graves dont elle est porteuse devraient cependant conduire à une toute autre attitude française afin de faire percevoir les enjeux réels et les chemins possibles de sortie.

Montrer les causes, alerter sur les urgences, rappeler le droit international existant, favoriser la négociation, pousser au règlement multilatéral des conflits, mettre en garde en permanence sur les risques de guerre, faire baisser les tensions par la médiation et la recherche de mesures de confiance, favoriser le désarmement…

Ce travail diplomatique et politique est susceptible de changer le climat international, de favoriser des processus de dialogue, des solutions positives… la France est en capacité de le faire. Elle peut ouvrir d’autres voies à condition de sortir des logiques de puissance et d’inscrire son action dans l’esprit réel du multilatéralisme. Dans le respect du droit et de la légitimité issue de la Charte des Nations-Unies. Elle peut…Elle devrait montrer l’exemple.

Ce qui signifie aussi une détermination à s’extraire d’une conception soumise à l’hégémonie des États-Unis et de l’OTAN. La France doit effectivement sortir de l’OTAN et présenter la dissolution de celle-ci comme une condition nécessaire à la redéfinition d’un système différent de sécurité collective en Europe et sur le plan international. C’est l’exigence de responsabilité collective qui doit l’emporter sur les stratégies impérialistes et les politiques de guerre.

La dimension des problèmes et des alternatives à construire est considérable. Une France réellement de gauche, pourrait rappeler l’exigence et les conditions du développement au Sud, là où le contexte social est favorable à la violence, aux déstabilisations et à la guerre. Les enjeux de la sous-alimentation et de la faim, de la mortalité infantile, de la pauvreté massive et des inégalités, du chômage et du sous-emploi… doivent être considérés comme une grande priorité nationale et européenne, et comme l’objet incontournable d’une responsabilité collective mondiale. Dans cet esprit, il faut aller vers une refondation des politiques de coopération européennes (UE-ACP et partenariat euro-méditerranéen).

Les défis sont donc énormes. Ils devraient faire l’objet du débat politique et médiatique quotidien. On en est loin. Pour obtenir des réponses et des politiques au niveau nécessaire il faut dès aujourd’hui contribuer à produire les idées, élever les consciences, construire les mobilisations… Personne ne dit que c’est facile… Mais on ne gagne jamais les batailles qu’on ne mène pas.

1) Voir aussi : « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015.

2) Voir le dossier de L’Obs des médias, 7 mai 2016.

3) Voir notamment les questions du démantèlement du code du travail ou bien celle de la déchéance de la nationalité.

4) Propos tenus le 10 mars 2016 lors d’un déplacement à Bakou. Voir i24news.tv/fr/actu… publié le 21 05 16.

5) Il commence à être question d’un accord semblable avec la Libye…et de la préparation d’une intervention occidentale dans ce pays profondément déstabilisé.

6) Les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, et l’Allemagne.

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