Brexit: une crise globale ?

Il est logique que le Royaume Uni, pays de l’ultra-libéralisme au pouvoir, pays le plus distancié historiquement et politiquement de l’Union européenne finisse un jour pas ne plus vouloir d’une construction dont les caractéristiques socialement destructrices ont nourri durant plusieurs dizaines d’années des sentiments populaires de rejet, devenus aujourd’hui majoritaires. Le Brexit est un événement politique majeur pour les Britanniques et pour l’Europe. Mais cet événement a aussi de fortes dimensions internationales puisqu’il s’agit de l’une des principales puissances économique, militaire, diplomatique mondiale, dont l’histoire moderne se confond avec celle de son ex-empire colonial.

Il y a cependant des appréciations bien différentes sur la question. Pour certains, une sortie du Royaume Uni de l’Union européenne ne devrait pas changer grand-chose puisque Londres bénéficie déjà d’un statut très particulier au sein de l’Union. Le Royaume Uni, en effet, n’appartient ni à la monnaie unique, ni au système européen des banques centrales. Il n’a pas signé les Accords de Schengen. Son engagement concernant la défense européenne s’inscrit d’abord dans le cadre d’un choix britannique et dans celui de l’OTAN. Les négociations et les compromis inévitables qui présideront à l’élaboration d’une nouvelle relation avec l’Union européenne auront pour résultat vraisemblable… un nouveau statut particulier. Cette approche un minimaliste du problème semble ne pas manquer d’une certaine (relative) pertinence.

L’économiste Patrick Artus (Banque Natixis), ne nie pas les problèmes et les sérieuses conséquences économies possibles mais il souligne que « le Brexit n’est pas un choc considérable. Nous ne sommes pas dans une situation de crise financière déclenchée par des emprunteurs qui se retrouvent dans l’incapacité de rembourser leurs dettes (…). Le Brexit n’a rien à voir -dit-il- avec une situation de défaut de crédit » (1). Pourtant dans le même quotidien du même jour, sur la même page d’autres économistes disent l’inverse : « c’est clairement un très grand choc pour les marchés et pour le Royaume Uni. C’est un séisme dont les implications vont indubitablement aller au delà des frontières britanniques, avec un effet immédiat et potentiellement durable sur les échanges commerciaux et sur tous les actifs financiers » (Matthew Beesley, Henderson Global Investors) ; « c’est un des plus gros chocs sur les marchés de tous les temps » dit un analyste financier d’ETX Capitals, et celui-ci ajoute : « les répercussions vont se faire sentir dans le monde entier. L’ampleur des dégâts est difficile à évaluer, mais il sera probablement plus important que tous les événements survenus depuis la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008 ».

La tempête sur les marchés financiers oblige naturellement à mesurer la gravité du choc. Mais on reste loin du compte dans l’analyse car le Brexit n’est pas qu’un événement aux graves conséquences économiques immédiates. C’est aussi, et avant tout, un fait politique dont l’analyse doit s’inscrire dans la durée, un révélateur de contradictions violentes et un accélérateur de crise.

Un processus d’intégration… en éclatement

Nous assistons à l’éclatement progressif de ce qu’on appelle la construction européenne, c’est à dire le processus d’intégration capitaliste européenne. Ce processus – on en connaît la genèse – est né dans les années 50. Rappelons, pour mémoire, la création par six États, en 1951, de la Communauté européenne, du charbon et de l’acier (CECA) afin d’assurer après la 2ème guerre mondiale, une libre circulation des marchandises et une forme de contrôle commun sur les dérives militaires possibles, sur l’Allemagne et ses capacités industrielles. La CEE (Communauté Économique Européenne) est ensuite instituée en 1957 avec le Traité de Rome et les mêmes six États fondateurs : France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg.

L’ambition s’inscrivait alors dans une période de reconstruction, de croissance, de vision fédéralistes, de réconciliation franco-allemande… Il s’agissait avant tout d’installer un marché commun sur le plan économique et d’intégrer politiquement l’Europe de l’Ouest dans un cadre stratégique euro-atlantique face à l’URSS et au bloc de l’Est. L’OTAN est effectivement mise sur pied en 1949, tandis que l’Organisation du Traité de Varsovie est créée en 1955. Le Traité de Rome s’appuie sur les immenses aspirations de l’époque à la paix, à la prospérité et au progrès social… mais les moteurs véritables de la construction européenne, durant les 60 ans qui vont suivre, possèdent une logique politique, économique et stratégique propre et de long terme qui est d’un tout autre ordre.

Ce qui va s’imposer c’est essentiellement la recherche d’une union fondée sur l’intérêt des économies capitalistes à disposer d’un vaste marché unique, de règles prééminentes et strictes d’une politique de concurrence la plus libre et ouverte possible, d’une agriculture compétitive sur le plan mondial, d’une capacité à la restructuration industrielle pour favoriser la compétitivité internationale des groupes les plus puissants (sidérurgie, navale…) et, enfin, de politiques communes. A l’origine, ces politiques communautaires touchent d’abord l’agriculture, les transports et certains aspects de la politique économique et sociale. Elles s’appuient sur la libre circulation des personnes, des services et des capitaux. Au fil du temps, les politiques communes vont couvrir un champ de plus en plus large : énergie, sécurité, justice, défense… tous les domaines, à des degrés divers, vont faire l’objet de politiques relevant d’une compétence communautaire ou à dominante inter-gouvernementale, dans des configurations parfois complexes.

Le processus de construction européenne a ainsi poussé en continu à l’intégration, à la convergence des politiques économiques et budgétaires, à la convergence néolibérale des compétitivités dans des programmes d’austérité de plus en plus durs. La convergence deviendra un paramètre central du processus d’intégration. Ce processus a simultanément favorisé l’élargissement de l’Union à de nouveaux pays membres, et l’élargissement du marché unique. Notons enfin que l’élargissement de l’Union de 6 à 28 États-membres a généralement suivi l’élargissement préalable de l’OTAN, notamment aux pays appartenant auparavant au Pacte de Varsovie (2). Ce mécanisme d’intégration est une sorte de bimoteur stratégique fondé d’une part sur la convergence des politiques économique et budgétaire (3), et d’autre part sur une solidarité politico-militaire euro-atlantique. C’est ce double mécanisme qui est aujourd’hui en crise profonde.

L’échec de la convergence

La convergence économique et budgétaire à 28 est structurellement mise à mal car l’élargissement a produit une configuration européenne de pays à niveaux de productivité et de développement économique très inégaux. A l’évidence, l’échelle est en effet très large, par exemple, entre l’Allemagne, la France ou le Royaume Uni d’un côté… et de l’autre, la Grèce ou quelques pays d’Europe centrale… Ce haut niveau de disparités, qui traduit une hiérarchie des richesses et des performances, peut difficilement être corrigé sans de réels et profonds changements politiques. Et les fonds structurels destinés au régions défavorisées de l’Union ne sont pas sans effet, mais restent très insuffisants au regard de la dimension des problèmes posés, des inégalités existantes entre pays et à l’intérieur même de chaque pays.

D’autre part, la convergence recherchée subit directement les difficultés et les contradictions brutalement propulsées par des politiques d’austérités productrices d’inégalité, mises en commun depuis les années 80 en Europe. (Nous reviendront plus loin sur les aspects stratégiques et la crise européenne). Remarquons que la recherche permanente de la convergence économique et budgétaire sur l’exigence de politiques d’austérité ultra-restrictives, et la convergences des compétitivités, n’a jamais été freinée par une quelconque politique sociale digne de ce nom. Le social (droits sociaux et protection sociale, emploi, budgets public et sociaux…) fait l’objet de déclarations de principe dès le Traité de Rome, mais le traitement imposé dans la durée à la question sociale est celui d’un paramètre subordonné quand il n’est pas ignoré. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir des années 90 avec la montée des effets de la crise, que la question de l’emploi va commencer à entrer dans les ordres du jour du Conseil européen.

La thématique de « l’Europe sociale » va faire ainsi l’objet de nombreux textes, mais elle n’aura pour l’essentiel aucun effet notable sur l’évolution des situations en Europe. Cette thématique prendra cependant une certaine consistance en 1997 avec la lutte des travailleurs belges contre la fermeture de Renault Vilvorde (3100 emplois en jeu), et le déclenchement d’une mobilisation et d’un certain élan de solidarité en Europe. Comme pour tous les événements marquants, beaucoup diront qu’il y aura « un avant et un après Vilvorde ». C’était pertinent, mais avec l’ampleur et l’intensité des attaques anti-sociales dans tous les pays depuis une vingtaine d’années, le souvenir de la lutte des « Vilvorde » s’est estompé… Il reste que ce besoin de luttes solidaires a donné un sens – le seul crédible aujourd’hui – à l’expression d’Europe sociale : le sens de l’intérêt commun des travailleurs et des citoyens d’Europe. Cette réalité objective de l’intérêt commun va cependant se heurter à un frein aussi dangereux qu’efficace : la division, la peur et la xénophobie.

Crises et recompositions politiques

La politique volontariste de convergence sur l’austérité et la compétitivité en Europe va produire en effet les problèmes politiques majeurs que nous connaissons : développement massif de l’euroscepticisme, montée des souverainismes et des forces d’extrême-droite, affirmation dominante de l’idéologie néolibérale, délégitimation du politique, rejet de l’Union européenne… Les forces de la droite et de la social-démocratie vont mettre en œuvre des politiques qui vont détruire les cadres nationaux de l’État providence. C’est l’ultra-libérale Margaret Tatcher suivie du travailliste Tony Blair qui vont effectuer en Grande-Bretagne ce travail de démolition en brisant par la force les résistances syndicales et politiques afin d’affaiblir structurellement le mouvement ouvrier, les résistances et les possibilités d’alternative.

La gauche européenne, dans sa diversité – partis sociaux-démocrates, partis communistes… – paiera ainsi très cher les conséquences d’une longue période de reculs sociaux, de chômage mais aussi d’effondrement idéologique. La social-démocratie y perdra l’essentiel de sa légitimité initiale. La chute du mur de Berlin et l’écroulement des régimes dits du socialisme réel en Europe de l’Est va rajouter au sentiment trop général d’une fatalité de la crise, et de l’absence d’alternative crédible. C’est en réalité tous les champs politiques nationaux qui – dans des configurations très diverses – vont se voir déstabiliser, recomposer progressivement en particulier au profit de l’abstention aux élections, au profit des courants du populisme et de l’extrême droite, mais plus récemment au bénéfice de nouvelles forces de gauche anti-libérales et progressistes, par exemple en Grèce ou en Espagne.

La question grecque et le Brexit, dans des contextes politiques particulièrement différents, sont les résultats de ce processus de longue durée durant lequel la perception populaire grandissante d’une violence économique, d’une injustice sociale et d’une dépossession démocratique a grandit avec les conséquences de politiques d’austérité de plus en plus sévères et des offensives anti-sociales mises en œuvre dans chaque pays et coordonnées à Bruxelles.

A partir du début des années 90 les traités et les dispositifs particuliers se sont succédé à un rythme soutenu, et dans des formes de plus en plus dures. Il s’agissait de renforcer la convergence des politiques économiques et budgétaires dans un contexte de crise et de difficultés économiques et financières où les États-membres, à quelques exceptions près, ont de plus en plus de mal à respecter les disciplines communes. Celles-ci ont été d’abord édictées par le Traité de Maastricht en 1992 qui a mis en place les fameux « critères de convergences » imposant des limites arbitraires et rigides à l’endettement et aux déficits. A ce Traité sont venus s’ajouter le Pacte de stabilité et de croissance adopté lors du Sommet d’Amsterdam (juin1997), le Traité de Lisbonne (Conseil d’octobre 2007) (4), le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union Économique et Monétaire ou Pacte budgétaire (TSCG, en mars 2012). Ces textes ont été complétés par une multiplication de procédures et de pratiques du même esprit: le pacte « europlus » (mai 2011), le « Sixpack » pour le renforcement de la « gouvernance économique » et pour l’encadrement de surveillance des politiques économiques élargi aux déséquilibres macroéconomiques (octobre 2011) et le « Twopack » pour un nouveau durcissement des disciplines budgétaires (mai 2013).

Un incroyable empilement coercitif

Cet ensemble consternant de traités et de procédés autoritaires et intrusifs définit un arsenal complexe comprenant une surveillance multilatérale préventive : les États membres de la zone euro doivent présenter leurs objectifs à priori, afin d’obtenir l’imprimatur de l’Union. Ce dispositif qui bafoue les souverainetés comprend en outre un système « d’alerte rapide »… La surveillance est aussi de nature dissuasive et peut aboutir à l’imposition de sanctions financières contre les États membres non respectueux des critère de convergences. En réalité, les sanctions sont considérées comme des facteurs plutôt contre-productifs car potentiellement aggravant des difficultés financières. Aucun État membre n’a donc été jusqu’ici l’objet de telles mesures… Ce qui souligne en soi les limites de l’exercice des convergences autoritaires.

Il faut ajouter à cet inventaire stupéfiant, le pouvoir discrétionnaire de la Banque centrale européenne (BCE), hors de toute responsabilité politique, et celui de l’Eurogroupe composé des ministres des finances de la zone euro, du Commissaire aux affaires économiques et monétaires et d’un représentant de la Banque centrale. Cet Eurogroupe (19 États de l’UE sur 27) n’a aucune existence officielle ou légitime puisqu’au titre du Traité de Lisbonne (article 137 et protocole 14), il ne se réunit que de façon « informelle ». C’est pourtant ce collectif « informel » et passablement arrogant qui a imposé sont diktat dramatique à la Grèce…

On peut le constater aujourd’hui: 25 ans de convergence autoritaire pour la réduction des déficits et l’austérité, pour la compétitivité néolibérale n’ont résolu aucun problème. Au contraire, la crise n’a cessé de s’approfondir, les divergences politiques et les inégalités de s’exacerber au point d’aboutir à des situations politiques et sociales devenues explosives ou ingérables. C’est le cas en particulier en Grèce et au Royaume Uni.

La question grecque a montré qu’un État membre de l’Union européenne – en l’occurrence membre de la zone euro – n’a pas de marge de manœuvre politique dans un tel système politique et institutionnel de contraintes draconiennes. D’abord en raison d’un rapport de force évidemment déséquilibré qui permet tous les chantages. La Grèce est en effet une des économies les plus faibles de l’Union… Et la nature même de l’Union Économique et Monétaire et son appareil de surveillance autocratique, défini par l’ensemble des traités et dispositifs installés depuis 1992, rendent impossible à un gouvernement en difficulté d’échapper aux exigences de l’Eurogroupe. Alexis Tsipras applique ainsi un programme qui n’est globalement pas le sien, mais celui imposé par ses créanciers, l’UE et le FMI, alors que ce programme fut lui-même repoussé par plus de 60 % des citoyens grecs lors du référendum du 5 juillet 2015. On a ici l’aboutissement consternant de la stratégie européenne de convergence austéritaire.

Un futur de « petite Angleterre » ?

Les compromis scabreux et socialement inacceptables obtenus par David Cameron préalablement au référendum du 24 juin dernier montrent bien cette importance du rapport des forces. Mais l’échec enregistré malgré tout par le Premier ministre du Royaume Uni souligne l’ampleur des dégâts politiques et sociaux auxquels la mécanique d’austérité et de compétitivité ultra libérale peut conduire. Certes, Londres obtiendra donc vraisemblablement un autre statut particulier et probablement un accès au marché unique. On voit mal comment les 27 pourraient exclure totalement les groupes et les intérêts britanniques de cette réalisation essentielle de l’intégration capitaliste.

Au delà de la crise au sein des deux formations dominantes, le Parti conservateur et le Parti travailliste, le Brexit a ouvert une boîte de Pandore concernant l’avenir même du Royaume Uni. La possibilité se dessine, en effet, d’un nouveau référendum sur l’indépendance et le maintien de l’Écosse dans l’ UE. Il est aussi question d’une consultation référendaire sur une éventuelle réunification de l’Irlande (demandée par le Sinn Fein). Même la question de la souveraineté de Gibraltar est de nouveau posée. Le Washington Post titrait alors le 26 juin dernier : « la Grande Bretagne devra se faire à l’idée d’un possible futur de petite Angleterre ». Il est, certes, difficile de mesurer aujourd’hui l’ensemble des répercussions politiques du Brexit, mais elles pourraient être importantes. Et pas seulement du fait que le Royaume Uni risque de perdre deux piliers nationaux de sa couronne. Le quotidien américain souligne à juste titre le sens, la symbolique et les risques du Brexit pour le Royaume Uni : « depuis des siècles, cette petite île modeste de la Mer du Nord a boxé bien au dessus de son poids au niveau international. Elle a bâtit un empire global, fait reculer la marée du nazisme et fut capable d’épauler les États-Unis durant les longues décades de face à face avec les Soviétiques. Mais, maintenant, alors que la Grande Bretagne a stupéfait le monde entier par la décision de quitter l’UE, les experts soulignent qu’elle va se retourner sur ses problèmes intérieurs pour le futur prévisible ».

Affaiblissement européen et choc global

Le Brexit – n’en déplaise à bien des commentateurs – n’est donc pas qu’un problème lié à la psychologie anglaise et à la montée du populisme européen… C’est un aboutissement de crise structurelle et un choc global qui donne l’image et qui apporte des facteurs d’affaiblissement politique. Le Brexit atteint l’unité du camp occidental. Le Royaume Uni fut dans l’histoire, et jusqu’aujourd’hui, un acteur décisif de l’édification d’un ordre mondial libéral et d’une économie globalisée. Il semble prendre aujourd’hui un autre chemin avec des conséquences internationales réelles, y compris vis à vis des plus grandes puissances – États-Unis, Japon, Allemagne, France, Chine… – avec lesquelles Londres a établi des relations structurantes pour le monde des affaires. Le risque existe d’une Grande-Bretagne affaiblie, réduite au statut de puissance moyenne et d’État tiers associé à l’UE… Mais cela ne convient guère aux intérêts économiques de l’Allemagne. Cela peut en revanche satisfaire davantage les velléités de Paris pour un certain rééquilibrage, pour une revalorisation internationale (upgrade) du rôle français… et d’un François Hollande en recherche d’une rédemption politique introuvable. On peut penser que les rapports de force internationaux sont ainsi susceptibles de bouger. En réalité, les menaces et les risques sont là mais rien n’est décidé à l’avance. Et le Brexit traduit plutôt un affaiblissement européen d’ensemble, un échec politique global du processus d’intégration capitaliste et des pouvoirs en Europe. L’enjeu est de ce niveau. D’où l’ampleur du chaos politique suscité à Londres et l’intensité des affrontements résultant du référendum.

Les « tabloïds » (The Sun, The Daily Mail…), quotidiens très populaires, titrent avec une certaine force provocatrice sur un « complot » anti-brexit (5). Ils visent, parmi d’autres, Tony Blair et un paquet de députés travaillistes qui appellent à reconsidérer toute la question, à prendre du temps, à envisager un autre référendum ou encore à organiser des élections parlementaires avant la fin 2016 pour changer la donne… Quant à Nicola Sturgeon, la Première Ministre écossaise, elle est accusée de vouloir bloquer le Brexit au Parlement d’Edimbourg. Le Président de Goldman Sachs (6) dit tout haut ce que d’autres aimeraient pouvoir réaliser : annuler le Brexit d’une façon ou d’une autre. Boris Johnson, ex-maire de Londres et chef de file des « brexiteers » fut accusé d’avoir appuyé dans ce sens, à l’occasion d’un article remarqué, paru dans The Telegraph du 26 juin. De façon surprenante, il y déclare en effet que « … le Royaume Unie fait partie de l’Europe, et en fera toujours partie (…). Le libre échange se poursuivra tout comme l’accès au marché unique ». Mais ce démagogue impénitent semblait plutôt vouloir (avant d’abandonner subitement) adapter son profil politique à la veille d’une bataille pour le pouvoir au sein d’un Parti conservateur très divisé. Quant au Parti travailliste, il n’échappe pas à la tempête de cette confrontation sur des intérêts de classe puisque Jeremy Corbin, Secrétaire général antilibéral et très marqué à gauche, est mis en cause dans sa responsabilité même par les blairistes du parti qui l’accusent de tiédeur dans la défense du « Remain » c’est à dire du maintien du Royaume Uni dans l’UE.

La bataille fait rage. Et même en France, le débat a pris des aspects agressifs et insultants pour la majorité du peuple britannique qui a voté le Brexit, alors que ce débat devrait d’abord contribuer à faire la clarté sur les causes et les alternatives. D’autant que la confrontation ne porte pas seulement sur des enjeux de pouvoir et des ego personnels, loin de là. Elle repose par exemple sur la contradiction entre une majorité de Brexiteers qui veulent enrayer la libre circulation des personnes et l’ouverture des frontières (une des quatre libertés du Marché unique), afin de pouvoir bloquer la circulation des travailleurs et l’immigration… Alors qu’une partie de la droite conservatrice et même des travaillistes veulent maintenir cette ouverture afin d’assurer d’abord la continuité de la libre circulation du capital et des marchandises. On est bien dans un affrontement compliqué sur des enjeux essentiels, et sur la nature même du rôle britannique en Europe et dans le monde.

Faire sauter les contraintes

La responsabilité oblige ainsi à produire les analyses les plus critiques et à chercher des solutions pour sortir par le haut des faux débats sur l’Union européenne : ouverture contre fermeture ; approfondissement contre élargissement ; grands projets d’intégration contre excès de dispositions techniques… Toutes les questions peuvent être posées, mais celle qui est essentielle et même vitale pour les forces de gauche est d’abord comment faire sauter les contraintes institutionnelles et les dispositifs, en particulier l’ensemble de ceux de l’UEM, qui empêchent la mise en œuvre de toute autre politique que celle de l’austérité, de la compétitivité et de l’intégration volontariste au service du grand patronat et des marchés financiers.

Cette question est d’autant plus décisive que l’échec de l’Union européenne est, en quelque sorte, l’échec du seul grand projet capitaliste issu de la reconstruction après la 2ème guerre mondiale. Les peuples d’Europe ont besoin aujourd’hui d’une perspective, d’une vision de l’avenir et d’une autre forme de reconstruction européenne. Et non pas d’une énième relance institutionnelle de l’intégration qu’il s’agisse d’un nouveau renforcement des règles de convergence et de surveillance des politiques économiques et budgétaires, ou bien des engagements liés à la Politique de sécurité et de défense européenne … Ces options font l’objet d’un débat entre États membres. L’Allemagne, une fois encore, cherche à imposer l’alignement sur ses propres choix économiques sous forme d’un renforcement supplémentaire – encore un! – de la surveillance intrusive et répressive des politiques économiques et budgétaires.

Avec la question grecque, avec le Brexit et l’échec global des politiques européennes qui se cristallise dramatiquement dans ces deux pays au détriment des peuples… l’enjeu est à une urgente réflexion, une grande ambition alternative qui mette au centre les exigences sociales et démocratiques, mais aussi politiques et stratégiques, afin d’asseoir durablement une capacité, une contribution européenne aux réponses nécessaires face aux grands défis mondiaux : sécurité, paix et désarmement, écologie, multilatéralisme et nouvel ordre international, mode de développement…

En mettant en évidence aux yeux de tous le besoin d’une transformation générale de la construction européenne, et l’impératif de « ne plus faire comme avant » selon l’expression qui fait florès aujourd’hui… Le Brexit a cependant propulsé la proposition de « refondation » au rang des idées les plus consensuelles (7) du débat politique. Au delà de l’usure d’un mot qui risque maintenant le galvaudage, l’exigence d’une refondation peut prendre sens à condition qu’elle s’accompagne d’un projet radical de reconstruction.

Une Europe à reconstruire

Premièrement, c’est en effet tout l’édifice institutionnel bâti par l’ensemble des traités qui doit être mis en cause dans ses logiques de convergences austéritaires. Le « pilier » union économique et monétaire ne devrait pas pouvoir survivre dans sa cohérence actuelle et ses mécanismes de contraintes. Cela d’autant moins que cet édifice institutionnel, cette inacceptable pyramide coercitive qui défit le sens commun, a elle-même nourri, dans la durée, un processus d’éclatement ou de désintégration progressive de ce qu’on appelle encore, par facilité de langage, une « construction européenne ».

Deuxièmement, un nouveau projet européen doit témoigner d’une volonté d’écarter clairement la vision politique et stratégique globale qui sur-détermine tout le processus d’intégration depuis le Traité de Rome sur le sens de l’ambition européenne dans le monde actuel. Le concept « d’Europe puissance », doit être combattu. Au delà des enjeux économiques, il n’a cessé en effet, de légitimer la conception d’une politique étrangère et de sécurité européenne et d’une défense européenne « compatible » avec l’OTAN (comme disent les traités). Or, il ne peut y avoir de construction et « d’identité » politique européenne que de façon indépendante des États-Unis et des logiques de camp, en contradiction nette avec les logiques de force, de puissance et de guerre qui dominent aujourd’hui.

Le Traité de Lisbonne (8) définit les missions politico-militaires que l’Union peut décider à l’extérieur afin « d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale… ». Ce langage onusien  ne peut masquer le fait qu’à aucun moment, dans ses bases fondamentales de droit, l’Union européenne ne prévoit de faire dépendre ses interventions militaires d’une résolution des Nations-Unies. Une seule référence équivoque et floue aux « principes de la Charte des Nations-Unies » (article 42, § 1) vient donner le change pour alimenter l’illusion d’un attachement de l’UE au respect du multilatéralisme et à l’universalité de l’ONU. Cette formulation est manifestement un choix qui laisse aux pays de l’Union la possibilité d’intervention militaires décidées par eux, sans légitimité internationale et y compris – c’est trop souvent le cas aujourd’hui – dans des configurations d’instrumentalisation du droit et des résolutions de l’ONU pour justifier une logique de force. Cette formulation problématique est en contradiction avec tous les discours de l’Union sur le droit international. Elle traduit la propension européenne à l’alignement ou à la convergence d’action avec Washington, et son incapacité permanente à jouer un rôle autonome et positif dans les enjeux de la sécurité internationale qu’il s’agisse du proche-Orient ou du rapport avec la Russie, par exemple.

Le fait que l’Union européenne ne parvienne pas à devenir un acteur stratégique, une entité capable d’affirmer un rôle réel et une véritable existence politique dans le monde, ne permet pas de délaisser ces enjeux géopolitiques de grande importance. Il y a au contraire, pour les Européens, une vraie responsabilité internationale à assumer, complémentaire de l’action de chacun des États membres. Ce rôle doit être précisément redéfini dans une pertinence stratégique complètement différente.

Troisièmement, il faut définir le cadre et les contenus d’une véritable Europe sociale fondée sur la recherche prioritaires de l’égalité, sur des orientations économiques contre l’austérité, sur des politiques de solidarité et de protection avancée, sur des moyens de contrôle des multinationales, sur des processus d’harmonisation par le haut des normes sociales et des législations (avec des garanties de non recul), sur des incitations à la création des services publics nationaux coopératifs ou européens lorsque c’est nécessaire, sur la promotion du dialogue social dans le respect du rôle syndical et du droit international du travail. On peut imaginer que le Conseil des Ministres européen économie et finance et le Conseil des ministres des Affaires sociales et du travail soient obligés dans certaines circonstances, de tenir des réunions communes à égalité de droit et d’initiative… Le choix social en Europe devrait servir d’exemple et de moteur pour la défense et le progrès des droits sociaux dans le monde. La politique sociale doit donc faire l’objet d’une Politique commune en tant que telle, avec des financements communs, des droits collectifs garantis et de haut niveau, et des engagements, y compris de long terme, qui s’inscrivent dans des principes fondamentaux définissant l’action de l’Union. L’ambition européenne doit être celle d’une reconstruction d’ensemble sur un projet politique, social et démocratique.

1) Interview dans Libération, 25 et 26 juin 2016.

2) Voir « Penser l’après… », Jacques Fath, les Editions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

3) Le « concept » de convergence n’apparaît pas dans le Traité de Rome comme fondement ou principe de la politique de l’Union. Le Traité utilise les notions d’action concertée ou de coordination. Les contradictions de la crise ne vont imposer cette notion comme paramètre décisif qu’à partir des années 80.

4) Ce traité a remplacé le Traité Constitutionnel Européen (TCE) rejeté par la France en mai 2005, puis par les Pays-Bas.

5) Voir The Daily Mail du 26.06 et The Sun du 27.06.16.

6) Alain Minc lui a emboîté le pas en France. Voir « Paris et Berlin devraient aider Londres à ne pas quitter l’UE », Le Figaro, 29 06 16.

7) La notion de refondation est maintenant utilisée par les journalistes des grands quotidiens français. Elle a été reprise comme une sorte de référence pour la mesure du changement nécessaire par un nombre impressionnant de personnalités dont N.Sarkozy, L.Wauquiez, Denis Kessler, Jean-Pierre Chevènement, Manuel Valls, Bruno Le Roux, Bernard Henri Lévy… Il y a un risque de perte de sens de la notion.

8) Voir en particulier les articles 41 à 46 du Titre 5.

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