Retour sur la figure controversée de Shimon Peres

Il est vrai que cet homme là, des dizaines d’années durant, fut un des premiers dirigeants d’Israël, à différents postes gouvernementaux, jusqu’aux plus élevés… Disparu, le voilà comparé à Mandela, qualifié de visionnaire et de grand homme d’État, décrit comme le dernier des « géants » d’Israël dont il aurait su changer le destin, et infléchir l’histoire. Dennis Ross, qui joua un rôle crucial pour la diplomatie américaine au Proche-Orient, notamment dans les années 90, affirme qu’il pensa toujours en stratège, et qu’il a toujours « pensé en grand » ( Foreign Policy, 29 09 2016).

Que peuvent valoir de telles jugements ?

On dit souvent que son approche politique comprenait une dimension économique porteuse d’avenir… Alors un mot sur la question. Notons simplement que Shimon Peres a commencé comme un partisan du socialisme collectiviste, pour devenir par la suite un chaud partisan du capitalisme de marché et du néolibéralisme, n’hésitant pas, d’ailleurs, à s’opposer frontalement aux revendications des syndicalistes de la Histadrout. Ce parcours ressemble à celui de milliers, de millions de politiciens de part le monde qui n’ont fait que gérer des rapports de force politiques et sociaux dont les travailleurs et les classes populaires n’ont cessé de subir les dures conséquences. Sur ce plan, Peres n’aura rien inventé. Il n’a fait qu’accompagner, sur le modèle occidental, le renforcement d’un capitalisme israélien militarisé et de haute technologie.

Un homme de paix ? Un Mandela au Proche-Orient ? Sa longévité politique témoigne pour lui : il a tout accepté, tout cautionné, quand il n’a pas lui même décidé… au mépris du droit international et des résolutions de l’ONU. Il a, en effet, participé activement à ce qui constitue le cœur du problème, à ce qui fait « fait » la question de Palestine et qui a finalement tué le processus d’Oslo : la dépossession des Palestiniens. Ce processus d’Oslo, Peres y a contribué activement après que celui-ci fût lancé avec la conférence de Madrid en 1991. Il a ainsi pris toute sa part dans la colonisation et l’occupation militaire du territoire palestinien, et dans la répression brutale de l’opposition et de la résistance à cette politique. Il a même accepté de s’allier un temps avec celui qui a finalement achevé Oslo en 2000 : Ariel Sharon, celui des dirigeants qui porte la plus lourde responsabilité dans les crimes de guerre israéliens en Palestine et au Liban. Il faut avoir l’échine politique bien souple pour accepter de se courber ainsi… Shimon Peres ne fut ni un visionnaire, ni un grand stratège qui « pense en grand » mais un habile administrateur de la tragique et quotidienne « banalité » israélienne de l’injustice et de la guerre.

Comparer Shimon Peres à Mandela n’est pas seulement une imbécillité, et une insulte à celui qui permit la mobilisation victorieuse de tout un peuple contre l’inhumanité du régime d’apartheid, et contre les dirigeants de Pretoria… ces amis d’Israël. Mandela eut ainsi la capacité de forcer l’histoire de son pays. Peres, lui, n’a rien changé au destin d’Israël. Cet État d’Israël qui, l’extrême droite aidant, n’a cessé d’installer un système de domination, de ségrégation et de discrimination qui, aujourd’hui, ressemble de plus en plus à l’apartheid. Certains responsables israéliens de haut rang n’hésitent pas, dans ce contexte, à pousser le constat qui s’impose : celui d’une impasse dramatique et d’un effondrement des mythes fondateurs de l’État d’Israël.

Ainsi, Ehud Barak, général et ancien Premier Ministre, déclare lors d’une interview télévisée le 20 mai dernier, qu’Israël est « infecté par les germes du fascisme » (i24news, 21 05 2016 ). Le Chef d’État major adjoint de l’armée israélienne, Ya’ir Golan, confirme publiquement : “S’il y a quelque chose qui m’effraie dans les évocations de l’Holocauste – dit-il – c’est la connaissance des terribles processus qui se sont développés dans l’Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans, et d’en trouver des traces chez nous, aujourd’hui, en 2016” (site de Gush Shalom, Uri Avnery, 21 05 2016).

Bien loin des valeurs fondatrices énoncées et des principes contenus dans la déclaration d’indépendance, voilà ce qu’Israël est en train d’édifier: une réalité d’apartheid, une impasse historique et éthique, un désastre pour le peuple palestinien… mais aussi pour les citoyens d’Israël. Shimon Peres, à sa façon et dans la durée, a participé de tout cela. Il ne fut pas le seul, et il n’a probablement pas été le pire des dirigeants d’Israël. On dit qu’il eut mille vies politiques. En réalité, il n’en eut qu’une seule : il a surtout appartenu aux successifs et nombreux maîtres des basses œuvres de cet État colonial. Il fut peut-être le plus illusionniste d’entre eux. JF

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