Syrie…commentaires sur une crise globale.

L’analyse rapide qui suit est un commentaire sur un intéressant texte de Richard Labévière « ALEP : TROIS BATAILLES DANS UNE CRISE GLOBALE… ». Ce commentaire est le fruit d’une sollicitation de Luc Brossard pour Espace Marx Toulouse Midi-Pyrénées. Voir: syrie-trois-batailles-dalep-labeviere-22-08-16

Ce texte de Richard Labévière (journaliste bon connaisseur du monde arabe) est une approche des causes et des diverses « configurations » – si je puis dire – de la bataille d’Alep dans une crise majeure. Je suis dans l’ensemble d’accord avec le contenu de ce texte. Celui-ci soulève de multiples questions et pousse au débat… C’est un texte compliqué comme la réalité l’est elle-même. Je vais exprimer les choses très rapidement, à ma façon. C’est une première réaction. L’analyse de la crise syrienne mériterait bien davantage.

La crise syrienne est, de mon point de vue, une confrontation globale. Les enjeux (géopolitiques, économiques, énergétiques…), le nombre des victimes et l’ampleur des mouvements de population (réfugiés et déplacés), l’ampleur des destructions matérielles et politiques  (des villes, des États, des régimes)… Tout cela fait qu’on peut parler, me semble-t-il, de la première grande guerre ou grande confrontation stratégique du 21è siècle. On voit bien, d’ailleurs, la superposition ou l’intrication des enjeux et des batailles (comme dit Labévière), entre le national, le régional, l’international. Dans cet affrontement de grande dimension le sort de la Syrie n’est finalement qu’un aspect.

On constate qu’il n’y a pas de convergences d’intérêts, de stratégie collective digne de ce nom, entre les différents acteurs, contre les forces du djihadisme (EI ou Al Qaida…pour aller vite). Même au sein de la Coalition occidentale et arabe dirigée par Washington. On peut dire, en effet, que chaque protagoniste a ses propres visées stratégiques et (à des degrés divers) ses propres adversaires ou ses problématiques particulières : les Kurdes pour la Turquie; l’Iran pour l’Arabie Saoudite et Israël; la Russie pour les États-Unis… Ce qui domine, ce sont les logiques de puissance. Des logiques régionales et des logiques de grandes puissances qui peuvent s’affronter ou se rejoindre partiellement. D’où des alliances complexes et changeantes… qui peuvent, d’ailleurs, ne pas tenir totalement compte, ou s’aligner sur les axes stratégiques essentiels: l’appartenance à l’OTAN pour la Turquie qui joue de façon très autonome sa propre partition, par exemple. La politique turque s’est tout de même infléchie. Ankara a finalement cherché à s’adapter face à la montée en force de la Russie (il y a des intérêts communs), mais aussi face au danger de déstabilisation que l’Organisation de l’État islamique a fini par représenter. Cela n’exclut pas (pour chacun) les instrumentalisations, les ambiguïtés, les double-jeux, les non-dits… Chaque puissance cherche à garder ses « cartes » dans un jeu compliqué. C’est une somme hétéroclite voire contradictoire de visées stratégiques et de diplomaties d’intérêts particulier. On est à des années-lumière du multilatéralisme. L’ONU est absente. La France ne fait rien pour remettre au centre cette institution universelle.

Richard Labévière distingue « trois batailles ». Je reprends ses 3 points avec simplement quelques remarques.

Un : la bataille du régime de Damas qui veut reconquérir son territoire national…  Le régime de Bachar El Assad a cherché et obtenu une militarisation de la crise syrienne, dès le départ, en 2011, par une répression militaire très brutale et meurtrière contre le mouvement populaire opposé au régime, mouvement qui s’est inscrit dans ce qu’on appelle « le Printemps arabe ». Cela nécessiterait cependant une analyse sérieuse afin de mesurer la réalité et la complexité des événements. Il ne faut pas exclure, alors, les manipulations et les ingérences extérieures pour déstabiliser Damas. Rien n’est simple… On observe cependant que cette militarisation a profité aux djihadistes et à leurs parrains saoudiens et du Golfe. Il a fallu que la Russie et l’Iran, en particulier, interviennent avec le Hezbollah, pour renverser les rapports de force et la perspective qui paraissait fatale pour Damas… Mais tout n’est pas encore définitivement joué. La défaite militaire (territoriale) de l’OEI, de Jabat el Nosra et des autres groupes ou regroupements armés… ne signifiera pas non plus la fin politique et idéologique de ce djihadisme. Ni, plus largement, celle des risques de confrontations dans un contexte où les intérêts stratégiques des différents acteurs resteront divergents comme ils le sont aujourd’hui. La reprise de Mossoul et de Raqqa changera la donne sans régler le fond. On voit bien, d’ailleurs, que la bataille de Mossoul soulève le même genre de questions. La reprise de cette grande ville est dans l’intérêt de tous les acteurs (États, forces kurdes…) qui mènent l’offensive, mais ces acteurs ont tous des intérêts différents et même divergents. Qui va dominer à Mossoul lorsque la ville ne sera plus aux mains de Daech ? Le gouvernement irakien (donc une obédience chiite), une « gouvernance » sunnite locale…Et que fera la Turquie au nom de ses intérêts régionaux et des populations turkmènes  ? On n’est pas sortis des contradictions et des confrontations.

Deux : la bataille interne à la mouvance des groupes armés, dans laquelle les djihadistes l’ont emporté… On a, en effet, du mal à voir aujourd’hui où se trouve les acteurs « modérés », manifestement très affaiblis… et alliés aux djihadistes à Alep. Ce qui est confirmé par bien des observateurs compétents. C’est un problème pour l’avenir. Il n’y a, apparemment, pas de forces démocratiques déterminantes, capables de jouer un rôle décisif dans ce désastre politique. En tous les cas pas dans ce contexte là. Dès le début de la crise syrienne, d’ailleurs, les forces dits « modérées », ou progressistes n’ont pas réussi à construire des accords entre elles. La militarisation de la crise a favorisé cette évolution qui rend difficile – mais pas impossible – une issue négociée à la crise politique intérieure syrienne, qui reste nécessaire.

Trois : la bataille qui oppose les troupes de Damas contre les Kurdes… On a assisté récemment à un rapprochement, entre la Russie et le régime de Damas, d’une part,  la Turquie d’autre part. C’est une forme d’échange d’opportunité, si on peut dire. Au terme de cet accord tacite, la Turquie, allié actif et soutien direct initial des djihadistes, laisse la Russie et Damas reprendre Alep aux mains de ces djihadistes. Tandis que la Russie et Damas laissent la Turquie s’attaquer aux kurdes (qui ont le soutien américain) et au projet territorial et politique kurde en Syrie. On sait, en effet, qu’Ankara refuse catégoriquement la perspective d’un État kurde voire de l’autonomie d’un Kurdistan.

On est bien dans des logiques de puissance. Alep n’est pas seulement la tragédie d’une population civile bombardée par le couple Damas/Moscou … Alep est en quelque sorte le lieu des confrontations multiples qui constituent la réalité globale de la crise syrienne. Cela n’enlève rien aux souffrances des habitants d’Alep sous les bombes. Ce qui sortira de cette bataille d’Alep sera une expression des confrontations d’une crise globale. C’est pour cela que cette bataille est si importante politiquement: ce n’est pas qu’un symbole politico-humanitaire. Elle traduit aussi un rapport de force et un enjeu d’ensemble.

Notons enfin que les habitants de Mossoul éprouvent certainement un même type de craintes et de souffrances que ceux d’Alep, sous les bombardements et les offensives de la Coalition dirigée par les États-Unis. Et cela risque d’être rude. Il n’y a pas de missiles capables de distinguer civils et combattants… Surtout lorsqu’il faut mener les combats dans des zones urbaines denses et encore peuplées.  Il faut évidemment distinguer les réalités, leurs complexités (passées souvent sous silence), leurs aspects dramatiques… de l’instrumentalisation médiatique dont elles sont l’objet.

Les politiques de puissance constituent  une des caractéristiques majeures de l’ordre international actuel, et de la crise de cet ordre là. On observe d’ailleurs à quel point le Politique, les enjeux sociaux et démocratiques tendent à passer au second plan, voire à s’effacer lorsque la confrontation armée l’emporte comme objectif stratégique prioritaire. Le Proche-Orient n’a pas fini d’être au centre des enjeux géopolitiques mondiaux. Il est d’autant plus consternant de voir la France s’inscrire dans ces logiques de force sans prendre la moindre initiative pour favoriser le multilatéralisme au sein des Nations-Unies. La grande question posée au Proche-Orient relève effectivement de la responsabilité collective. C’est celle de la reconstruction, surtout politique, institutionnelle mais aussi économique et sociale. Cela prendra du temps…Mais cela  devrait se préparer dès aujourd’hui.

Dans le texte de Richard Labévière il y a, enfin, deux questions qui, de mon point de vue, nécessiteraient quelques débats ou davantage d’argumentation.

Première question: Richard Labévière fait référence de ce que des stratèges appellent une politique  » d’instabilité constructive ». Ce fut effectivement une formule ou une option stratégique américaine, en particulier avec G. W. Bush. Cela peut signifier, en effet, que les États-Unis avec leurs alliés cherchent à maîtriser une stratégie globale de guerre, de déstabilisation, de divisions et d’instrumentalisation du communautarisme.  Une stratégie pensée et mise en œuvre pour affirmer et renforcer leur hégémonie, pour contrer la Russie, la Chine, l’Europe…  Cela mériterait davantage d’explications. Il me semble que l’on ne peut pas passer outre les réalités de la crise systémique, la montée des puissances émergentes, l’échec même de cette instabilité constructive et des guerres occidentales… qui constituent aussi un échec stratégique. Je suis toujours réticent devant les thèses qui comportent le risque de faire des politiques de puissance néo-impérialistes les seuls et tout puissants leviers déterminant le cours des relations internationales. Alors que dans le contexte actuel, on constate précisément que les principales puissances ne maîtrisent plus les évolutions du monde à leur guise… Un monde que leurs politiques, précisément, ont contribué à déstructurer profondément. Ce qui me semble vrai, c’est la capacité des puissances dominantes à instrumentaliser les contradictions du réel et notamment celles de l’ordre mondial aujourd’hui, pour pouvoir parvenir à leurs fins géopolitiques. Ce qui domine, à mon sens, c’est une crise profonde de l’ordre mondial. D’où l’exigence d’une alternative politiquement très ambitieuse pour ceux qui ne veulent pas se satisfaire d’une acceptation ou d’une adaptation à l’existant. On est bien aussi dans une crise de portée civilisationnelle. Il faut en tirer les conséquences.

Deuxième question, liée à la première: celle d’un nouveau « Sykes-Picot« . Je ferai un peu la même remarque que précédemment. L’éclatement des États de la région serait à mon sens autant le fruit de la crise de l’ordre régional et de la guerre que des visées américaines.  La création de mini-états confessionnels ou « ethniques » (si ce mot a un sens…), serait autant une conséquence de crise qu’un résultat stratégique. La fragmentation n’est pas le seul moyen de domination: c’est aussi une adaptation à une situation de crise. R. Labévière l’explicite à sa façon en décrivant une confrontation de deux « cartographie » incompatibles.  Il a raison. Mais cette question d’un repartage du Proche-Orient est évidemment sous-jacente à bien des débats actuels sur  la guerre au Moyen-Orient, et on ne peut pas dire aujourd’hui quels seront, au final, les effets de cette guerre (ou ensemble de guerres) sur l’existence des « États-nations » existants … si on peut employer cette expression. En tous les cas, le problème est posé.       Jacques Fath (https://jacquesfathinternational.wordpress.com)

Auteur de « Penser l’après, essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde » (éd. Arcane 17, 2015).

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2 réflexions sur “Syrie…commentaires sur une crise globale.

  1. Merci pour cette double analyse. Une question se pose avec la nouvelle administration Trump. Un changement d’orientation vis-à-vis de l’Iran, avec le soutien d’Israël, pourrait avoir des conséquences graves pour l’avenir, selon moi. Sans doute faut-il attendre pour voir ?

    Amitiés

    JF MARX

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