Trump/Netanyahou : la question de Palestine ou comment s’en débarrasser…

Enterrer la solution à deux États n’est pas un simple changement d’option.

La rencontre Trump/Netanyahou, le 14 février 2017, était attendue… Qu’est-ce que Donald Trump allait pouvoir annoncer sur ce sujet particulièrement sensible ? Sujet sensible, vraiment, mais pourtant jusqu’ici écarté des grandes priorités de l’agenda politique international. D’une part, les crises syriennes et irakiennes ont, en effet, largement mobilisé l’attention. D’autre part, la conviction domine que la question de Palestine a longtemps fait l’objet d’une marginalisation recherchée. Non pas, comme on l’a trop souvent prétendu, par « incapacité » ou par faiblesse de Barak Obama, ou plus généralement des principales puissances européennes et de l’UE… Mais par volonté de ne rien tenter – ou de ne rien entreprendre de vraiment décisif – pour ne pas gêner Israël sur l’essentiel : la colonisation du territoire palestinien, le confinement progressif des Palestiniens dans des enclaves séparées et sous contrôle, la répression brutale de toute résistance palestinienne à l’occupation, et l’obstruction à tout règlement digne de ce nom.

La marginalisation de la question de Palestine n’était donc pas le fruit d’une incapacité à avancer dans les négociations. Celles-ci, on le sait, ont été torpillées avec persévérance et cynisme par les dirigeants israéliens qui ont poursuivi sans désemparer le processus de dépossession des Palestiniens. C’est ainsi que Tel Aviv a tué le processus de paix… dès l’an 2000 avec la ballade provocatrice et bien calculée d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des Mosquées.

Ajoutons que le lancinant discours politico-médiatique présentant quasi-systématiquement Israéliens et Palestiniens également en difficulté et incapables, les uns et les autres, par absence de leadership reconnu, de s’engager et d’établir un dialogue… ne visait qu’à masquer un état de fait dicté par une politique de force et une stratégie israélienne de long terme. Les différents gouvernements israéliens ont été puissamment aidés politiquement, militairement, financièrement, idéologiquement dans cette stratégie par des puissances occidentales qui ont su accommoder un discours de grande vacuité sur une paix désirable, avec une inertie et une hypocrisie caractérisées.

Cette situation, aux conséquences dramatiques pour le peuple palestinien, a débouché sur une dangereuse impasse. Elle n’a cessé de porter en elle-même les conditions et les causes de la violence. Et de l’insécurité pour tout le monde. Comment expliquer autrement ce qu’on appelle « l’intifada des couteaux » ? L’idée que cela ne pouvait plus durer a logiquement fait son chemin. Durant sa campagne, Donald Trump avait promis de s’en occuper… Ce qu’il fait. Il a pour cela nommé son gendre, Jared Kushner, juif orthodoxe, comme « négociateur », et un ultra de la droite, un acharné de la colonisation et du transfert de la capitale à Jérusalem – David Friedman – comme ambassadeur à Tel Aviv… Une nomination qualifiée « d’irresponsable » par l’organisation progressiste juive américaine JStreet.

Si vous avez aimé Barak Obama, son humour décontracté, ses discordances acrimonieuses avec Netanyahou, ses 38 milliards de dollars d’aide militaire (sur 10 ans) à Israël, son abstention de dernière minute au Conseil de Sécurité pour laisser passer une résolution (2334) condamnant la colonisation… mais aussi pour faire oublier 8 années d’un soutien constant à la politique israélienne… Alors vous allez adorer Donald Trump. On le dit capable de faire pire. Certes. Mais en réalité, il veut faire autre chose. Et c’est encore plus inquiétant.

Un grave renversement politique et un risque pour tout le Proche-Orient

De quoi s’agit-il ? Mesurons la signification d’ensemble de ce qui fut annoncé lors de la rencontre Trump/Netanyahou à Washington. Et des conséquences qui en découlent car le projet d’enterrer la solution à 2 États (même si Trump prétend laisser la possibilité du choix), n’est pas un simple changement d’option. Dans le contexte actuel d’une domination sans partage d’Israël, c’est tout autre chose. Puisqu’il ne serait plus question d’aller vers un quelconque « statut final » spécifique pour les Palestiniens, cette annonce implique l’abandon des termes de référence liés aux accords d’Oslo et considérés en principe comme données de base politiques et juridiques de toute négociation. C’est donc une rupture avec tout de qui a été juridiquement et politiquement acté depuis 1993 et même avant. C’est aussi la désuétude de l’Initiative arabe de 2002 fondée sur une reconnaissance formelle de l’État d’Israël par les pays de la Ligue arabe, contre un règlement politique juste et notamment un retrait des territoires occupés. C’est l’évacuation des droits nationaux du Peuple palestinien, et en particulier son droit à la souveraineté, comme exigence fondamentale à réaliser et comme reconnaissance d’une légitimité politique nationale ancrée dans l’histoire. C’est, de facto, l’effacement du fait colonial comme origine et comme élément clé du conflit puisqu’il ne serait plus question ni de rendre des territoires à une autorité étatique palestinienne, ni de contester une emprise ou une forme extorquée de « légitimité » israélienne sur la totalité de ce qu’on appelle la Palestine mandataire… C’est la fin de la pertinence de l’ensemble du corpus du droit international et des résolutions de l’ONU tendant à l’édification d’un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël. Enterrer la solution à 2 États est un basculement d’une portée politique et juridique périlleuse pour le peuple palestinien, mais aussi pour l’idée et la conception que l’on se fait des relations internationales, des valeurs et des règles de droit qui doivent y prédominer.

Notons que le retrait du fait colonial de la problématique d’ensemble, en abandonnant ainsi la perspective d’un statut d’indépendance pour les Palestiniens, pourrait constituer un acte politique majeur. Mais cela ne pourrait se faire que si les dimensions politiques et éthiques d’une solution pouvait permettre le dépassement par le haut d’un processus de spoliation qui a structuré toute l’histoire du conflit. En rappelant que la seule alternative digne de ce nom à la solution à 2 États est l’édification d’un État démocratique et laïc dans lequel chrétiens, musulmans et juifs auront les mêmes droits de citoyens… la direction palestinienne a replacé le débat à la hauteur et sur les valeurs nécessaires. C’est en même temps une mise en garde contre le risque, si ce n’est le projet, d’un État d’apartheid, inhérent aujourd’hui à l’option d’un seul État.

Tirons le fil jusqu’au bout. Lorsque Trump prétend vouloir conclure un « deal », un « ultimate deal » (1 ), précise-t-il, à partir d’une négociation bilatérale dans laquelle chacun devra accepter de faire des compromis, il reprend cette vieille illusion d’une solution possible sur la seule base de concessions réciproques dans un bras de fer où le gagnant est forcément le plus fort. Le magnat de l’immobilier devenu Président est évidemment à l’aise pour proposer une telle formule. Celle-ci, cependant, ne peut mener qu’à l’échec. La question la plus symbolique, la plus complexe et la plus chargée d’histoire de l’ordre mondial actuel ne trouvera pas d’issue par le truchement d’un « deal » de cette sorte.

Comment pourrait-on, en effet, dépasser tout ce qui participe de la question de Palestine et de son immense portée internationale, historique, émotionnelle sans une approche politique complètement transformée, sans une vision élevée de responsabilité collective, sans une approche multilatérale, sans la référence au droit international et aux droits inaliénables de tout un peuple, sans la volonté de construire les conditions d’une sécurité commune et d’une coexistence pacifique dans la coopération ? Il y a donc une première urgence : celle d’un minimum de dignité et de vérité dans le débat politique. Mais l’échange Trump/Netanyahou ne fut, sur le fond, qu’un sommet de médiocrité partagée, en plus d’être le signe d’un grave renversement politique et d’un risque pour tout le Proche-Orient.

Après la complicité concrète et discrète de Barak Obama, le « deal » conclu entre Washington/Tel Aviv se fait sur un autre mode de gestion politique, sur une autre façon d’espérer pouvoir se débarrasser de la question de Palestine. La « méthode » Trump/Netanyahou repose – nous l’avons vu – sur l’éviction de l’ensemble du corpus politique et juridique existant, sur un l’effacement du fait colonial et des droits nationaux du peuple palestinien. Mais elle repose en même temps sur l’idée d’une approche globale et d’un accord régional censés conduire à la paix au Proche-Orient. Cet accord engloberait donc un « règlement » de la question de Palestine, comme une question secondaire dans l’ordre des priorités, et dans une opération (aléatoire) de vastes convergences israélo-arabes (sunnites) contre l’Iran (chiite) désigné ennemi commun. C’est l’autre volet de ce « deal » qui cherche à vider l’enjeu essentiel – celui de l’existence d’une Palestine indépendante – de sa légitimité fondamentale, mais aussi de sa pertinence politique propre en le noyant dans des considérations stratégiques plus globales. Qui peut croire en une telle possibilité ? Le monde arabe, notamment le monde d’obédience sunnite, – globalement préoccupé par des enjeux de sécurité et de stabilité énormes – est politiquement plus contradictoire qu’il n’y paraît. L’idée d’un accord régional paraît peu crédible. Trump pourrait-t-il, dans ces conditions, appliquer réellement une telle stratégie ? Jusqu’où ?

La ficelle – comme on dit – est un peu grosse mais elle a tout de même son habileté. On ne peut échapper, en effet, à la vraie question de la possibilité même d’une solution à 2 États alors que les faits accomplis de la colonisation font dire à beaucoup qu’on atteint aujourd’hui un point de non retour.

On ne peut nier cette situation de fait. Mais il faut en tirer clairement les conséquences et accepter le débat sur un choix possible entre les deux options : 2 États indépendants ou bien un seul État démocratique. Mais ce n’est pas au duo Trump/Netanyahou de définir unilatéralement les termes du choix. Le droit international a fixé les conditions requises depuis longtemps. L’option peut changer, comme le rappelle Saëb Erekat, mais si – et seulement si – la vision qui l’emporte est légitime parce qu’elle est multilatérale, parce qu’elle respecte le cadre de l’ONU et les résolutions de celle-ci, parce qu’elle répond sans ambiguïtés et sur le fond à l’exigence démocratique et à la finalité d’une paix juste et durable. L’option d’un seul État démocratique a le mérite de placer la barre éthique et politique au niveau où elle doit se situer.

Une nouvelle tentative pour tuer l’exigence légitime de souveraineté palestinienne

Le « deal » Trump/Netanyahou est, en revanche, aux antipodes de cette vision. C’est une garantie de crise aggravée. Dans cette configuration, il n’y aurait pas de règlement politique. Mais la mise en œuvre de cette nouvelle tentative pour essayer de tuer définitivement l’exigence légitime de souveraineté palestinienne se dessine comme une confrontation plus aiguë, plus violente encore que celle qui a dominé jusqu’ici. Évidemment, rien n’est acquis pour Netanyahou et pour Trump. Les résistances et les solidarités ne manqueront pas à l’ONU, au Sud, en Europe… partout où des forces se mobiliseront. Notamment autour des actions de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) officiellement criminalisées en France mais officiellement légitimées sur le plan européen.

L’accord conclu entre Trump et Netanyahou suscite cependant une forte inquiétude pour l’avenir de la situation au Proche-Orient. On peut constater aussi qu’il en dit beaucoup sur la conception que Donald Trump est en train de se faire de sa responsabilité et de la politique étrangère des États-Unis. Il se moque des risques d’exacerbation des tensions et de la violence.

La nouvelle administration américaine, comme la précédente, ne peut cependant échapper aux réalités d’un ordre mondial où la puissance est devenue singulièrement relative. Les dirigeants de Washington ne peuvent plus gérer les relations internationales à leur guise.

Le risque le plus évident paraît être celui d’une montée de la conflictualité et des insécurités. Trump et Netanyahou pourraient bien confirmer rapidement ce qu’au fond tout le monde sait sans oser le dire vraiment : Israël et les États-Unis sont deux États parmi les plus déstabilisateurs au monde, et les plus producteurs d’insécurité internationale et de violences. Ce n’est pas une nouveauté. C’est la nature de leur stratégie dominatrice et militarisée. Et Trump va encore en rajouter. Si la France et l’Union européenne, dans un tel contexte, persistent à hésiter sur la nature de leur rôle, sur la nécessité de leur indépendance d’action, sur les initiatives à prendre, sur les contributions possibles dans l’esprit d’une responsabilité collective… Alors, c’est à désespérer des Européens. Il est vrai qu’ils ont déjà tant fait pour cela. Vont-ils enfin décider d’agir ? Ils peuvent eux aussi peser réellement pour qu’enfin le droit et la justice aient une chance de l’emporter (18 02 2017).

1) un accord ultime ou final.

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