Nucléaire nord-coréen: comment résoudre la crise ?

Codepink Nikki HaleyCette crise autour du nucléaire nord-coréen soulève une question de portée globale. (corrigé)

Il faut le constater, la Corée du Nord est devenue une puissance nucléaire. Il est nécessaire de le reconnaître comme un fait. Au cours des années, en effet, Pyongyang a singulièrement progressé dans son programme nucléaire et balistique : 6 essais atomiques, quelque 80 tirs de missiles… La Corée du Nord disposerait aujourd’hui d’un arsenal de 10 à 20 têtes nucléaires. Le dernier essai suscite de fortes inquiétudes en considération de l’énergie dégagée, évaluée à 100 kilotonnes ou plus, soit 6 à 7 fois Hiroshima. Certes, les experts expriment des doutes sur la capacité de ce pays à maîtriser complètement la technologie sophistiquée nécessaire à l’insertion opérationnelle d’une ogive au sommet d’un missile projeté à des vitesses et des températures particulièrement élevées. Cependant – pour autant qu’on la connaisse dans les détails – la réalité est bien celle d’une Corée du Nord ayant atteint le stade d’une puissance nucléaire.

Un niveau consternant d’irresponsabilité

Le 6è essai nord-coréen a été largement condamné sur le plan international et les réactions enregistrées se situent dans le droit fil des précédentes : renforcement des sanctions, sommations politiques, appels à une action musclée du Conseil de Sécurité, pressions sur le registre militaire… « Le Président Trump – rapporte un communiqué de la Maison Blanche – à réaffirmé l’engagement des États-Unis à défendre notre patrie, nos territoires et nos alliés en utilisant la gamme complète des capacités diplomatiques, conventionnelles et nucléaires dont nous disposons ». L’administration américaine est la seule à réagir ainsi, par avertissement militaire direct. Tandis que la Chine, malgré une réelle impatience devant l’attitude nord-coréenne, privilégie la recherche d’une solution par le dialogue. Cette réaction américaine ne doit pas être banalisée. Il faut en effet bien mesurer ce que signifie la formulation explicite d’une menace militaire d’ordre nucléaire. On a ici atteint un consternant niveau d’irresponsabilité pour un pays membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU. La tâche de celui-ci, en effet, est de contribuer à des solutions politiques concertées, conformément à sa mission principale (celle que lui donne la Charte) : le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Avec Trump, on est loin.

Pour Washington, cependant, comme pour le Japon ou les Européens, la menace est nord-coréenne… et pas autre chose que cela. Le programme nucléaire de Pyongyang constitue effectivement, en soi, une menace à la sécurité internationale, comme peut l’être tout développement d’un arsenal de ce type, en contradiction avec le Traité de Non Prolifération. C’est l’évidence. Mais la menace est-elle seulement nord-coréenne ? Ne réside-t-elle pas aussi – la réaction américaine le montre de façon préoccupante – dans un antagonisme à la fois historique et très actuel, un conflit qui divise la Corée, qui cristallise et oppose les intérêts bien compris des plus grandes puissances dans la région et sur le plan mondial : États-Unis, Chine, Japon, Russie…

Cet antagonisme est à la fois stratégique et très concrètement militaire avec des exercices de défense, de grandes manœuvres régionales, sans oublier la présence permanente de quelque 28 000 soldats américains au Sud, et l’installation récente, près de Séoul, malgré la forte désapprobation chinoise et de vives oppositions internes en Corée du Sud, d’un bouclier antimissiles appelé Thaad : Terminal High-Altitude Area Defense. Un système américain de radars et d’intercepteurs qui fit polémique jusqu’au sein du pouvoir exécutif sud-coréen.

Un nouvelle réponse politique et stratégique

Reconnaître la réalité d’une Corée du Nord puissance nucléaire ne veut pas dire, évidemment, tirer un trait et accepter sans réagir. Il faut au contraire réévaluer sérieusement les termes de la situation, la nature de l’enjeu et réfléchir à la réponse politique et stratégique devenue indispensable dans ce nouveau contexte. Cette exigence est d’autant plus incontournable que Donald Trump et Kim Jong-un auront donc, ensemble si l’on peut dire, beaucoup fait dans la surenchère pour nourrir les tensions et l’escalade des risques. On a pourtant la preuve depuis assez longtemps de l’inefficacité des sanctions et de l’incapacité des États-Unis à imposer une quelconque solution. La menace et les sanctions… cela ne fonctionnent pas. La question posée par le régime nord-coréen – quels que soient les sentiments et les critiques qu’il inspire – correspond d’abord à un enjeu politique et stratégique d’ensemble. C’est par là qu’il faut chercher à régler le problème. Notons qu’il n’est d’ailleurs pas très original de constater qu’en Asie comme au Proche-Orient, la question nucléaire est étroitement liée aux raisons essentielles des conflits et des hostilités rémanentes. Elle est tout à la fois une cause déterminante en soi et un paramètre des conflits. C’est ce qui fait toute son importance et sa complexité. On voit bien, par exemple, le bénéfice en terme de suprématie stratégique et d’invulnérabilité qu’en tire Israël dans le contexte régional et international et dans le conflit sur la question de Palestine.

L’enjeu autour du nucléaire nord-coréen est très élevé. Washington et ses alliés occidentaux sont déjà des acteurs décisifs du chaos sécuritaire au Proche-Orient, en Libye et dans toute la zone sahélo-saharienne, c’est à dire là où les crises auraient nécessité de toutes autres politiques que des guerres d’intérêts et d’opportunités stratégiques. Est-ce que les États-Unis et leurs mêmes alliés vont aujourd’hui prendre la responsabilité d’une déstabilisation majeure en Asie ? Les rodomontades de Trump – qui n’a manifestement pas de politique clairement définie sur la question – ne font qu’encourager le régime nord-coréen dans ses ambitions, et aggraver les risques de confrontation armée, alors que la rationalité – un minimum de sagesse politique – devraient au contraire contraindre à la recherche des conditions de la désescalade et d’une gestion crédible d’un processus de dialogue. Il faut d’urgence baisser les tensions et accroître la stabilité. Washington et Pyongyang devraient donc commencer par se parler directement et en finir avec la rhétorique improductive et dangereuse des menaces réciproques.

Bien sûr, on pourrait se dire que l’escalade actuelle n’est que verbale et que les mots ne constituent pas les bases d’une confrontation réelle. Mais c’est aussi de rhétorique dont se nourrissent les accidents, les enchaînements peu maîtrisables et les engrenages fatals. Surtout lorsque les acteurs ne sont pas assez rationnels. Il y a danger. C’est sûr. Et du coup – chacun doit en prendre conscience – c’est la stabilité et la sécurité en Asie et sur le plan international qui sont en jeu. Rien de moins. La portée de l’enjeu est à ce niveau. L’exigence s’impose donc d’une approche qui ne soit pas militaire, qui ne soit pas dictée par les logiques de puissance et par l’exercice de la force.

Pour un cadre de négociations multilatérales

Au delà d’un dialogue direct Washington/Pyongyang, un cadre de négociation multilatérales est donc indispensable. Par exemple celui des pourparlers à Six (les 2 Corées, le Japon, la Chine, les États-Unis et la Russie). Mais ce cadre doit être en même temps étroitement associé à l’ONU qui doit garantir, accompagner, légitimer le processus de négociations et ses résultats. Cette démarche est d’autant plus nécessaire que le contenu des négociations doit s’inscrire dans le nouveau contexte juridique et politique induit par l’existence du Traité d’interdiction des armes nucléaires adopté récemment par les Nations-Unies, et par le Traité de Non Prolifération (TNP), plus que jamais important. Ces deux textes fondamentaux et complémentaires du désarmement nucléaire concernent tous les États et en particulier, naturellement, ceux dotés d’armes atomiques. Il ne s’agit donc pas de « contraindre » la seule Corée du Nord pour l’amener à résipiscence et à sa dénucléarisation… Cette démarche unilatérale est en échec. Il s’agit d’entreprendre un large travail multilatéral afin de trouver les conditions de la sécurité collective et d’une démilitarisation pour l’ensemble de la péninsule coréenne et pour toute la région. Un tel travail collectif ne peut que servir la cause plus générale du désarmement nucléaire.

On ne peut plus considérer, dans ce nouveau contexte, le cas d’un pays « proliférant », c’est à dire cherchant à se doter de l’arme nucléaire, comme un cas particulier, une exception à traiter isolément et en tant que telle. Un tel cas, celui de la Corée du Nord par exemple, doit être inscrit dans la problématique globale du nucléaire militaire dont le régime juridique et politique légal est maintenant celui de l’interdiction (à vocation obligatoire selon le texte même du Traité). Il est donc déterminant de valoriser politiquement et de promouvoir le Traité d’interdiction – même non encore majoritairement ratifié – comme un facteur positif capable de nourrir les batailles pour le désarmement nucléaire.

La réponse à la crise sur le nucléaire nord-coréen implique et appelle ainsi l’engagement dans la durée de longs et difficiles (n’en doutons pas) processus de négociations sous tutelle ou avec le cadre des Nations-Unies, afin d’enclencher des dynamiques conformes au régime juridique d’interdiction et conduisant à l’élimination des armes nucléaires dans le monde. C’est ici encore, à ce niveau d’exigence, que la question doit être posée, sauf à refuser ce qu’une majorité d’États membres de l’ONU a clairement demandé : une interdiction générale. Tout le monde doit en tirer les conséquences.

Cette interdiction implique donc, à terme, la liquidation multilatérale et complète des arsenaux existants. Ajoutons qu’elle signifie aussi, sur le fond, la délégitimation des doctrines, en particulier celle de la dissuasion, qui ont jusqu’ici hypocritement cherché à justifier l’existence de telles armes qui sont les plus destructrices de l’histoire de l’humanité, et dont l’utilisation éventuelle confine à l’impensable.

Ce qui est en cause c’est donc à la fois la nature du cadre de négociations, mais aussi le contenu et la visée de ces négociations. Il s’agit d’aller nettement plus loin que le processus qui s’est positivement conclu par l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Est-ce trop demander alors que les risques de confrontation progressent de jour en jour dans cette partie de l’Asie, la plus nucléarisée de la planète ?

Le Traité d’interdiction des armes nucléaires est un saut qualitatif

On peut et on doit s’inquiéter, dans cette crise à propos nucléaire nord-coréen, de la montée des risques immédiats. Mais il faut en même temps mesurer le mouvement profond et les aspirations que traduit l’adoption du Traité d’interdiction des armes nucléaires, et le saut qualitatif qu’il impose maintenant dans la perception des enjeux relatifs au nucléaire militaire, à la sécurité internationale et à la cause de la paix.

Les autorités françaises, dont on connaît la crispation traditionnelle sur l’arsenal nucléaire, ont prévu, sous la présidence précédente, un doublement du budget consacré à la dissuasion pour la modernisation et le renforcement de l’arsenal français. Aujourd’hui, elles devraient à l’inverse tenir compte du nouveau contexte et prendre des initiatives qui soient à la hauteur. Est-ce possible alors qu’Emmanuel Macron, tout en prônant une « refondation » de l’ordre international, confirme l’exercice d’une « revue stratégique de défense et de sécurité nationale »… sans dire un mot concernant le Traité d’interdiction des armes nucléaires ? Peut-on stigmatiser, comme il le fait, les adeptes du « renoncement à l’histoire », et refuser de voir comment le cours de celle-ci se transforme et appelle à penser et agir autrement ? Décidément le vieux monde à du mal à s’effacer.

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5 réflexions sur “Nucléaire nord-coréen: comment résoudre la crise ?

  1. Les scientifiques Nord coréens sont tout à fait au point ! Il suffit de se renseigner aux bons endroits ! Par ailleurs il s’agit de réactions à l’ambargo qui n’a plus lieu d’être – on aimerait que la France fasse de vrais efforts pour accepter une vraie ambassade !

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  2. En attendant que la solution préconisée par Jacques Fath passe du rêve à la réalité, mettre sur le même plan les USA, agresseur historique dans la région, et la RPDC, petit pays communiste à sa façon et menacé par les USA, est contraire à la réalité, et ne contribue pas à l’apaisement nécessaire de l’ubuesque dangereux Trump.

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    1. Mon texte est très clair sur la politique de l’administration Trump. Quant au communisme c’est peut-être aussi (pas seulement), la capacité à donner une vision de l’avenir, une nouvelle vision du monde, indiquer des valeurs et essayer de montrer un chemin ambitieux. Dans cet esprit, la Corée du Nord n’est vraiment pas un modèle. Par ailleurs, il n’y a pas que le rêve et la réalité en opposition. Surtout quand la réalité se résume à Trump + Kim Jong-un qui se répondent si bien l’un l’autre.

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